Martin Buber (Wikipedia)
Que dit vraiment JE et TU ? (Martin Buber)
Hilary Putnam : La philosophie juive comme guide de vie (Club Cèdres 2026), Chapitre III.
Psychologiquement et moralement H.P. ne peut accepter une culpabilité personnelle systématique pour tout le mal qui nous arrive. Déjà, au temps du Talmud, une réinterprétation des textes semble possible pour les juifs non orthodoxes : à la place d’une punition ou d’une récompense du peuple au cours de l’histoire, Dieu diffère la justice dans un temps eschatologique. Plus tard, les énormes catastrophes subies par le peuple juif demandent une explication des causes. Des philosophes, dont Maïmonide, pensent qu’une nation qui viole la loi juive sera instable, provoquant conflits intérieurs et extérieurs. De l’immoralité résulte le désastre. Avançant sur son nouveau chemin de pratiquant, H.P. souhaite clarifier les thèses de Buber auxquelles il accorde une grande importance et pour lesquelles il aimerait nous faire partager son enthousiasme.
Martin Buber nous enseigne sur la relation aux autres. S’élevant contre le conformisme qui ne respecte les principes que de façade et en rend les meilleurs inutiles, il met en avant le concept de perfectionnisme moral, terme emprunté à Stanley, qui accorde une place prééminente aux relations personnelles et aux possibilités de transformation personnelles ou sociétales. Pour atteindre son propre moi profond, le seul moyen est d’« Essayer d’atteindre l’impossible en le gardant en vue ». Les questions à nous poser qui en ressortent sont les suivantes : Est-ce que je vis comme je suis censé vivre ? Ma vie est-elle autre chose que vanité ou conformisme ? Ai-je fait tout mon possible pour atteindre mon moi inapprochable, mais approchable ?
La relation Je-Tu est exigée de nous. Sans elle, aucun système de règles morales ni aucune institution ne peuvent avoir de valeur. « Je-Tu crée le monde des relations » qui se répartit en trois sphères :
1. La vie avec la nature. La limite se trouve en l’absence de parole. La relation Je-Cela n’est pas toujours mauvaise. Négliger cet aspect de la pensée de Buber nous ferait passer à côté du but de Je et Tu. Si le telos, c.-à-d. la finalité, est de rester dans le Monde du Cela, Buber n’aurait pas pu/dû critiquer le Bouddhisme, mais Putnam ne veut pas se prononcer sur un éventuel malentendu de Buber sur la perception du bouddhisme.
2. La vie avec les humains. Le TU peut être donné et aussi accepté grâce à la langue parlée, ou autrement. M.Buber prend un exemple : « un artiste, un musicien, peintre ou poète consacre une attention altruiste, non corrompue par un intérêt personnel, dans l’effort qu’il déploie pour amener son concept… Là, le JE-TU indique une dimension quasi esthétique ou religieuse… ». Toute relation est réciprocité. Buber parle d’une réciprocité omniprésente toute en fluidité. Nos élèves, nos œuvres nous éduquent, les enfants, les animaux nous enseignent…
3. La vie avec « les entités spirituelles » (essences spirituelles dans le texte français, « geistige Wesenheiten » en allemand). Sans pouvoir entendre de TU de leur part, nous nous sentons cependant interpellés, touchés, mais nous sommes également dans l’impossibilité de leur dire TU. Les courts (!) moments de relation Je-Tu avec le Divin sont si importants que tout se trouve transformé : il y aura dès lors des relations Je-Cela pures et des relations Je-Cela transformées. L’expérience avec le Divin n’est pas une fin en soi, ni la relation Je-Tu, mais la transformation de la vie dans CE monde-ci, de la vie dans le Monde de Cela est à l’œuvre grâce à ces brefs moments de relation avec le Divin.
Buber parle enfin de l’amour.
L’amour « aveugle » ne pouvant reconnaître l’être dans son entité n’est pas amour et ne peut être une relation véritable. Que faire de la haine ? La personne qui est capable de haine se trouve plus proche d’une relation que celle qui ne ressent ni amour ni haine. (1ère partie, p.20-21)
Nos expériences avec nos prochains sont essentielles, les enseignements que nous en tirons nous forment. La relation Je-Tu entre amis est un signe qui va au-delà de l’amitié et nous entraîne vers la relation au divin, vers le Tu ultime. Entrer en contact, c’est parler à Dieu. La relation « Je-Tu » vraie inclut toutes les relations Je-Tu partielles (au gens, aux arbres, aux animaux et aux choses naturelles). Celles-ci y sont étroitement liées et se trouvent de la sorte ainsi accomplies sans être nullement oblitérées. Buber nous encourage à une certaine manière d’être dans le monde, et non à tâcher de prouver ou de démontrer ceci ou cela. Les moments fugaces, répétés, avec le Je-Cela transformeront notre vie.
Par contre, nous pouvons nous passer de tout ce qu’on nous raconte sur Dieu car :
- Il est impossible de décrire Dieu ou de produire des théories à son propos.
- La tentative même conduit à rater la cible.
Buber part de l’idée que même une spéculation métaphysique sur Dieu est impossible. Il rejette de même une « théorie du savoir religieux ». Poser ces questions nous met hors de la relation avec Lui qui n’est jamais affaire de savoir. Buber n’aborde pas la théologie négative « basée sur les événements », il nous propose une alternative radicale : parler à Dieu (tradition juive de « lutter avec Dieu », signification du mot Israël) comme le psalmiste « …tu nous broyais au séjour des chacals…) dans une relation Je-Tu sans invocation d’une « théorie du mal ».
En conclusion, toutes les « solutions » purement matérialistes aux problèmes du monde ne pourront qu’échouer, faute d’un tel moment de relation. C’est ainsi que dès la première moitié du XXème siècle, Buber se préoccupait des droits des Palestiniens, car un sionisme immoral est un sionisme condamné.
P.-S. M. Buber s’est également attelé à réunir des récits hassidiques, culture juive polonaise vivante à son époque, disparue entretemps. — Je cite librement une phrase d’Isaak Bashevi Singer : …Et s’il (un personnage du roman) n’est pas un vrai Hassid, il est pourtant toujours un juif. (extrait de Le Domaine, 1979)
Eva Brunisholz, 5.2.2026


