PUTNAM INTERPRÈTE DE WITTGENSTEIN ET ROSENZWEIG

Franz Rosenzweig

La philosophie juive comme guide de vie – Hilary Putnam

L’américain Putnam, Ph.D., (1926/2016) s’intéresse d’abord à la logique mathématique et à la philosophie des sciences. Cinquante ans plus tard, comment en vient-il à écrire sur trois philosophes juifs de la religion, Martin Buber, Franz Rosenzweig et Emmanuel Lévinas ? En 1975, son fils aîné voulant faire sa bar-mitsvah, il commence à fréquenter la synagogue, conjuguant les deux piliers indissociables de la pratique juive, l’étude et la prière. L’essai La philosophie juive comme guide de vie est né de la question que l’auteur se pose : « Que pouvais-je faire, philosophiquement des activités religieuses auxquelles j’avais commencé de prendre part ? »

Une première réflexion s’impose à Putnam : « Ce que le Daven – acte de réciter les prières quotidiennes dans la tradition juive – fait à ou dans l’âme est sans doute très différent de ce que fait la méditation transcendantale ; mais quoi qu’il en soit, c’est pour moi une activité transformatrice devenue rapidement indispensable ». Venant d’une famille chrétienne depuis deux générations, Wittgenstein le marque en premier dans son parcours.

WITTGENSTEIN

Dans Renouveler la philosophie, Putnam lui consacre deux chapitres sur son cycle de Conférences sur la croyance religieuse. Ce que Wittgenstein vise est profondément inscrit dans notre langage : il s’agit d’ « échapper à des images conceptuelles impropres » pour éviter la confusion ou éviter de bâtir des théories qui nous mettraient sous l’emprise d’image. Wittgenstein attaque non les Lumières mais leur aspect anti-religieux. De même, il attaque la vison primitive des anthropologues hiérarchisant les cultures. Pour lui, il est erroné de croire que l’on puisse critiquer la religion en faisant appel au fait scientifique. Il combat les conceptions simplistes tant du croyant que des antireligion. Le langage de la croyance religieuse n’exprime pas des théories scientifiques fausses. Pour « homo religiosus », la signification des mots n’est pas épuisée par les critères qui définissent le langage public. Rejeter la religion comme une pensée non scientifique est un non-sens.

Putnam en vient à voir « la valeur spirituelle qu’ont en commun toutes les religions ». Cependant, continuant d’avoir du monde une conception générale scientifique et matérialiste, il n’arrive pas à concilier en lui foi et philosophie : « J’en étais venu à accepter d’avoir deux « parties de moi » différentes. Ce qui m’a aidé à réconcilier ces deux côtés de moi-même fut ma décision de proposer un cours de philosophie juive ». Les trois philosophes choisis lui paraissent d’accord avec Wittgenstein sur deux points essentiels, philosophique et anti-théologique :

Philosophique: Ils reprendraient une tradition ancienne représentée par Philon d’Alexandrie, un penseur juif pour qui la philosophie est une manière d’exister dans le monde, et qui en la pratiquant à chaque instant transforme toute vie. Philosophie comme manière de vivre et non comme discipline universitaire.

Anti-théologique: « Élaborer des théories sur Dieu est pour une personne croyante totalement hors de propos ».

ROSENZWEIG

L’absurdité de la métaphysique

Dans le Livret sur l’entendement sain et malsain, Rosenzweig rejoint Wittgenstein en visant une illusion philosophique insidieuse qui délivrerait une connaissance des essences. L’exemple qu’il donne du philosophe cherchant à connaître l’essence d’un morceau de fromage l’illustre de manière savoureuse. À la fin de la démonstration, il ne reste qu’un simple mot, fromage, qui prévient de la tentation de croire que le nom est l’essence de la chose.

Dieu

Notre tâche est de reconnaître Dieu. Pour avoir quelque valeur notre relation ne dépend pas d’une théorie. Rosenzweig illustre cette affirmation en faisant de l’homme, du monde et de Dieu trois « montagnes ». On ne peut reconnaître l’une des trois sans reconnaître les deux autres. Comme pour Wittgenstein, cette reconnaissance n’est pas affaire de connaissance, il s’agit de développer en même temps connaissance et conscience. L’étonnement surgit dans le flux de la vie qui dissout la rigidité. Vouloir exclure l’étonnement de l’évènement, c’est occuper une position imaginaire en dehors du flux du temps. Chercher à voir le monde non du dedans mais de côté a sa source dans une peur de la vie. Ainsi, bien que frappé par la maladie de Charcot, Rosenzweig continue à vivre sa vie aussi pleinement que possible.

La pensée nouvelle est une pensée qui parle

Rosenzweig n’est pas simplement un « anti-philosophe », il revendique une philosophie existentielle qu’il appelle « la pensée nouvelle » en lien avec sa trajectoire de vie. C’est « une pensée qui parle », car elle a besoin d’autrui, ou ce qui revient au même, elle prend au sérieux le temps. Parler, c’est parler à quelqu’un, personne bien précise qui a des oreilles mais aussi une bouche. Rosenzweig en vient à critiquer les dialogues de Platon, parce que « le penseur sait déjà quelles sont les pensées qu’il veut communiquer ».

La théologie doit être humanisée aussi bien que la philosophie

« Les problèmes théologiques veulent être traduits en problèmes humains et les problèmes humains veulent s’élever jusqu’à une expression théologique ».

« Il nous faut être disponible plutôt que d’avoir des plans »

Rosenzweig veut redonner sens à la vie juive dans un pays occidental où les juifs oublient leur judéité. Pour un juif croyant, sa tâche éternelle est de ménager un « pont » entre l’homme et Dieu. Ce qui est limité peut être « organisé », ce qui est sans limite s’y refuse. Ce qui est le plus éloigné ne peut être saisi qu’à l’aide de ce qui est le plus proche. Ce qui est le plus élevé ne saurait être planifié. Nous ne pouvons mobiliser que notre disponibilité. Regarder autour de soi et en soi. « Qui pourrait prédire à l’individu ce qu’il verra ? »

Le sacré et le profane

Pas de simple opposition entre les deux : les fêtes juives mettent la personne qui les observe en relation avec la vie en totalité. Leurs contenus « sont » Dieu, l’homme et l’Univers. Et ce dans une quotidienneté totale. Pourtant, les jours de fête savent aussi peu que les jours normaux ce que sont ces trois réalités. « L’art joyeux ne prend pas la place de la vie sérieuse ». Prier, donner, recevoir, penser sont un flux qui doit circuler sans cesse.

L’ Étoile de la Rédemption (ouvrage majeur de Rosenzweig) 

Il n’existe essentiellement qu’un commandement, aimer Dieu. Et nous n’avons qu’une chose à demander dans la prière : la force d’accomplir « la petite chose, parfois excessivement petite, qui est l’exigence du jour », avec courage et confiance. Les trois concepts homme, monde et Dieu, sont des oignons que l’on peut peler tant qu’on veut. « C’est au moment où la philosophie arrivera au terme de sa propre pensée qu’une philosophie en quête d’expérience pourra commencer ». Une philosophie narrative. « Celui qui raconte ne cherche pas à dire comment les choses se sont « véritablement » passées, mais cherche à rapporter ce qui est réellement arrivé… L’essence ne veut rien savoir du temps… Tandis que la pensée traditionnelle se posait le problème de savoir si Dieu est transcendant ou immanent, la pensée nouvelle s’efforce de déterminer de quelle manière et quand, de lointain, Dieu devient proche ». Et l’inverse.

La prose de Rosenzweig vise à créer une rencontre, comme on le fait dans la conversation, par laquelle le lecteur se trouvera profondément changé. Une pensée existentielle. Mais aussi religieuse. Pour lui, Dieu ne dicte pas ses mots à un secrétaire. Comme Wittgenstein, il rejette l’idée que les explications scientifiques de la religion puissent avoir une quelconque importance pour la vie religieuse du juif pratiquant. Dans « l’acte juste dans lequel nous faisons l’expérience de la réalité de la Loi, les explications sont d’une importance superficielle et subsidiaire ». C’est le moment où Abraham dit « hineni, me voici », qui sert de modèle à Rosenzweig. Dieu l’a choisi bien avant que celui-ci n’ait fait preuve de ses mérites. La relation de Dieu aux patriarches et  « aux enfants de leurs enfants » est une relation d’amour. L’image de Dieu comme amant domine le récit de la section Révélation de L’Étoile. L’unique commandement est : «  Aime-moi ». Mais l’amour peut-il être commandé ? Seul celui qui aime, mais lui réellement, peut dire : « Aime-moi ». Si nous acceptons le rôle de l’aimé, ce que Rosenzweig appelle « la rédemption », l’âme qui est devenue aimée de Dieu désire l’union. Dès lors qu’on est devenu aimé de Dieu, on ne peut plus être totalement enfermé en soi. Je ne puis aimer mon prochain que si seulement je suis éveillé au fait d’être aimé par l’Autre. J’en deviens alors capable.

Les juifs se considèrent déjà rachetés et n’ont pas à être rachetés par l’Église chrétienne. Pour Rosenzweig, les chrétiens n’existent que pour aller convertir les « païens ». Pour résumer la pensée de Rosenzweig selon Putnam, « le but de la vie humaine est la révélation, et tout le contenu de la révélation est l’amour ».

Hugues Martin de Lagarde – 26 mars 2026