Prendre soin
Chapitre V. Quelles implications éthiques et politiques ?
GAÏA ET DIEU.E, Un écoféminisme chrétien est possible de Charlotte Luyckx et Michel Maxime Egger, éditions de l’atelier, mai 2025
Une des préoccupations essentielles des théologiennes éco-féministes est celle des implications pratiques de leurs réflexions ; elles revendiquent une théologie qui ne soit pas purement spéculative ; elles accordent ainsi une importance cruciale à l’articulation entre théorie et pratique.
Cet aspect m’a particulièrement intéressée.
Le chapitre V réunit les propos de cinq théologiennes, qui ont des approches différentes de la question. Elles font souvent appel à des métaphores, qui n’ont pas forcément la même résonance pour toutes (par exemple le rôle « parental » des humains à l’égard de la création, perçu comme fondamental par Sallie McFague, est considéré comme infantilisant par Rosemary Radford Ruether).
NB. Pour éviter de vous noyer sous un flot d’informations, je renonce à exposer ici toutes les implications pratiques dégagées par ces théologiennes pour me concentrer sur les propos de trois d’entre elles et laisser de côté les questions de la transcendance-immanence et de la compassion face à la souffrance.
Heather EATON
Heather EATON est une théologienne canadienne née en 1956, professeure à l’Université Saint-Paul d’Ottawa ; en 1996, elle a obtenu un doctorat interdisciplinaire en théologie et écologie à l’Université de Toronto.
Les « théologies écoféministes de la libération » font partie de ses thèmes de prédilection.
Heather Eaton propose 5 pistes pour les faire progresser. Je vais simplement les énumérer ici, faute de temps pour les développer. Voici ce qu’elle affirme :
– « nous avons la responsabilité d’enseigner des théologies de libération radicales »
– « nous avons besoin d’un leadership religieux qui s’engage à faire preuve d’esprit critique, qui prenne au sérieux les préoccupations du monde et qui soit actif au niveau politique en défendant la morale et en influençant les politiques publiques »
– « nous devons acquérir une culture écologique »
– « nous devons être actifs dans nos communautés en tant qu’intellectuels organiques et intégrer les voix religieuses parmi une myriade d’autres voix »
– « nous sommes invités à participer au dialogue interreligieux sur les questions sociales et écologiques et à réinterpréter toutes les traditions à la lumière de la crise écologique et des analyses écoféministes ».
Heather Eaton conclut que nos traditions sont capables de contribuer à un réenchantement de notre rapport au monde naturel et à une revivification du sens du sacré. Pour elle, la théologie a besoin, en ce moment décisif de notre histoire, d’une « transsubstantiation », mais aussi de fondements et de cadres théologiques renouvelés.
Rosemary RADFORD RUETHER
Rosemary RADFORD RUETHER, née en 1936 aux Etats-Unis, est décédée en 2022. Théologienne catholique, elle a été une pionnière de l’éco-féminisme chrétien et en reste une figure majeure. Professeure dans diverses universités américaines et à Londres, elle a également été une militante engagée en faveur des droits civiques et de la paix.
Pour Rosemary Radford Ruether, la conscience écologique appelle à une compréhension très différente de la nature du mal et de ses remèdes. Nous devons renoncer aux présuppositions d’un paradis originel (quand il n’y avait pas de mal) et d’un paradis futur (quand le mal et la mort seraient vaincus). Nous devons au contraire examiner de plus près les causes de la distorsion particulière de nos relations les uns avec les autres et avec la Terre, cette distorsion qui est liée aux mythes de séparation et de domination.
Sur la question du mal, elle rejoint Ivone GEBARA, théologienne écoféministe brésilienne née en 1944, également très engagée dans la théologie de la libération. Selon elle, le mal – au sens de la finitude et de la tragédie – nous a toujours accompagnés, nous et toutes les formes de la vie sur Terre, et le fera toujours. Le péché originel n’est pas une désobéissance qui nous aurait fait chuter dans une mortalité à laquelle nous n’étions pas sujets à l’origine ; il réside plutôt dans notre refus de la mortalité, de notre finitude et de la vulnérabilité.
Cette fuite alimente une volonté de domination, particulièrement sur les femmes, mais aussi sur la terre et les animaux. Il s’agit, pour cette théologienne, de protester contre la distorsion des relations entre les humains et avec les autres créatures… cette distorsion, qui est liée à la richesse démesurée de quelques-uns et à l’appauvrissement d’un grand nombre. La nature recherche un équilibre dynamique, en combinant limites et coopération mutuelles. A ce propos, elle puise cette image dans l’observation de la nature: Les insectes vibrionnants qui compostent la forêt sont beaucoup plus importants pour son bien-être que le lion, perché au-dessus de toutes les créatures dont il dépend.
Pour Rosemary Radford Ruether, nous devons rechercher un juste équilibre entre justice et durabilité. Le défi consiste à tisser une vision de la présence divine qui sous-tend et soutient les processus naturels, qui lutte contre les excès des puissants et qui tend la main aux victimes pour créer des communautés d’épanouissement mutuel.
Sallie McFAGUE
Sallie McFAGUE, née en 1933 aux Etats-Unis et décédée en 2019, est une théologienne protestante, reconnue pour ses écrits sur la relation entre Dieu.e, l’humanité et la nature. Elle a occupé divers postes dans l’enseignement supérieur, aux Etats-Unis et à Vancouver. Elle s’est attachée en particulier à développer la notion de justice, comme éthique de Dieu.e.
Sallie McFague recourt à la métaphore de Dieu-mère : pour elle, Dieu en tant que mère est associé.e au commencement de la Vie et à son épanouissement par le soin. Par ailleurs, elle utilise la métaphore du monde comme « corps de Dieu » ; l’action de Dieu consiste pour elle à prendre soin du monde, comme on le fait de son propre corps.
Pour cette autrice, le double commandement d’amour – envers Dieu et envers notre prochain – prend une teinte spécifique dans le cadre de la doctrine du monde créé, considéré comme corps de notre Dieu-mère. Aimer les autres « comme soi-même » signifie vouloir, pour les autres, le même droit à l’existence, à la naissance, à l’éducation et à l’épanouissement que pour nous-même. Il s’agit d’établir les conditions d’un ordre juste dans lequel les besoins fondamentaux de l’existence sont partagés.
Dieu, en tant que mère-juge, condamne ceux qui refusent égoïstement de partager. Mais lorsque le jugement est associé à la figure de la mère créatrice, il est différent de celui que l’on associe à la figure du roi rédempteur. Le roi juge les coupables et leur inflige un châtiment, tandis que l’objectif de la mère créatrice n’est ni la condamnation ni le sauvetage des coupables, mais le juste ordonnancement de la maison cosmique d’une manière bénéfique pour toutes et tous. Elle est impliquée dans le projet positif de créer – avec notre aide – une économie écologique juste pour le bien-être de toutes ses créatures. Dieu, en tant que mère-juge, est celle qui établit la justice, et non celle qui prononce les sentences.
Une éthique de la justice dans un monde holistique et nucléaire implique une éthique du soin. C’est là que le modèle du parent, mère et père, devient particulièrement pertinent, aux yeux de Sallie McFague, pour envisager un comportement humain soucieux d’instaurer la justice par le soin (care). Sallie McFague souscrit au modèle de la « parentalité universelle » de Jonathan Schell – un reporter américain, qui s’est fortement engagé contre les armes nucléaires. La « parentalité universelle » est un modèle de société où mère et père assument – sans qu’on les oppose – une même responsabilité pour favoriser l’existence de toutes les espèces (humains, animaux, nature…), le « care ». Cette attitude change notre vision du monde (sans dualisme), notre manière d’agir en son sein et à son égard, ainsi que notre façon d’utiliser notre temps, notre argent et … notre vote. Il s’agit aussi de se soucier des générations futures, y compris des personnes et autres êtres faibles et vulnérables.
Les réflexions de Sallie McFague comportent une invitation à sortir du dualisme humain-nature, homme-femme, moi-les autres, aujourd’hui-futur, etc. C’est une vision de la justice qui s’écarte de la vision patriarcale du Dieu qui juge et sanctionne ; une justice du « care », qui veille à assurer des chances de vie et d’épanouissement égales pour toutes les espèces, pour le bien commun.
Christine Habermacher-Droz, 16 juin 2026


