Dimitri Svektikas – Résurrection du Christ, 1969
Introduction et méditation
Se laisser dérouter – pour faire route ensemble malgré les différences
Que de questions me pose l’auteur que feu Jean-Claude Mokry nous invitait à découvrir en juin 2023 (Présence catholique-chrétienne No 5/2023, p. 13). Notre ancien vicaire épiscopal avait l’habitude de partager avec nous certaines de ses lectures, dans le mensuel de l’église catholique-chrétienne de Suisse. Un de ses billets concernait le livre de l’évêque John Shelby Spong « Libérer la Bible du fondamentalisme ». Né en 1931 et décédé en 2021, John Shelby Spong a assumé la fonction d’évêque dans le diocèse épiscopalien de Newark, dans le New Jersey, de 1976 à 2000. (John Shelby Spong — Un autre visage des États-Unis d’Amérique – https://nsae.fr/2021/09/15/john-shelby-spong-un-autre-visage-des-etats-unis-damerique/). Il se sentait proche de l’évêque John A.T. Robinson (Son livre Honest to God (1963) a beaucoup influencé Spong (Dieu n’est pas un être personnel mais le fondement de tout être.) et se référait aussi à de nombreux autres précurseurs, entre autres Edward Schillebeeckx (Don Cupitt, Thomas Sheehan, Hans Küng, Rosemary Ruether, Arthur Peacock, David Jenkins, Diogenes Allen, Teilhard de Chardin, Elisabeth Schüssler-Fiorenza, Raymond Brown, Michael Goulder, Phyllis Trible, Jane Schaberg et Elaine Pagels). L’église épiscopalienne fait partie de la Communion anglicane. En tant que catholique-chrétienne, je fais aussi partie de cette communion. Je peux donc considérer et respecter John S. Spong comme l’un de mes évêques.
Wikipedia résume les convictions de cet évêque en deux points : il appelle à repenser fondamentalement la foi chrétienne, en abandonnant le théisme et la punition dans la vie après la mort (par l’enfer) pour les fautes commises. Abolir les punitions, d’accord ; mais qu’en est-il de la vie après la mort ? Cela me déroute un peu, moi qui suis du troisième âge ! Je voudrais être au moins poussière d’étoile, et du haut du firmament, j’aimerai éternellement les miens ! Et comment réagir à l’abandon du théisme ? Je remets cette question à plus tard, à un autre semestre de lecture au Club Cèdres.
Lire en groupe
Eh oui, je rejoins une fois par mois le Club Cèdres. L’automne passé, on nous a proposé de lire « La Résurrection – Mythe ou réalité ? (Karthala, 2016) » de cet évêque épiscopalien, dans un sous-groupe. Marijke, une participante de ce sous-groupe, fait remarquer que John S. Spong aurait préféré comme titre « La Résurrection – Mythe et réalité ? » contrairement à son éditeur. En effet, toute sa démarche vise une nouvelle interprétation, voire une exaltation de la résurrection, contredite par ce titre provocateur. Comme ma curiosité pour Spong a été piquée, je relève le défi, convaincue que ce serait plus enrichissant de réfléchir à plusieurs. Finalement, nous sommes quatre à avaler les 320 pages de cet ouvrage, qui déconstruit l’enseignement religieux reçu. Il me semble d’ailleurs que c’est le dernier moment pour me lancer dans une recherche théologique qui s’annonce inconfortable. En effet, je me souviens de ma maman, qui, à l’approche de ses cent ans, désirait des lectures réconfortantes. Profite donc, me dis-je, du statut de jeune septuagénaire !
Monique Bassin
KATHRIN FORD, étudiante diplômée, Harvard Divinity School
Sermon prononcé comme exercice dans le cadre d’un cours sur les « questions relatives à la prédication publique » et reporté par J.S. Spong.
Imaginons. Nous sommes dans une] ville confrontée à une inondation majeure. Les pluies se sont abattues avec un tel acharnement et sur une période si longue que la rivière est montée dangereusement. Les habitants ont formé des digues de sacs de sable pour protéger les choses auxquelles ils tenaient. Les murs de sacs de sable s’élevaient, mais les eaux de crue montaient plus vite. Bientôt, l’eau a recouvert les champs, noyant d’abord le blé, puis le colza, puis les oignons. Les habitants, qui cherchaient à se mettre à l’abri dans leurs maisons, ont assisté, impuissants, à la destruction de leurs moyens de subsistance. Ils voulaient fuir, mais leurs racines étaient trop profondément ancrées ; ils étaient tellement attachés aux valeurs inscrites dans leurs fermes et leur ville qu’ils sentaient qu’ils ne pouvaient pas partir.
Pourtant, la rivière continuait à monter. Elle recouvrait désormais le premier étage de leurs maisons. En voyant leurs photos de famille, symboles de leur passé, s’enrouler et flotter sur l’eau, ils ont eu le sentiment de perdre le sens même de leur vie. Bientôt, leur subsistance physique fut également enlacée : les eaux de crue qui recouvraient leur ville commencèrent à s’infiltrer dans le sol, contaminant les nappes phréatiques. Leurs maisons devenaient invivables. S’ils restaient dans cet endroit, ils mourraient à coup sûr. Pourtant, quelque chose de puissant et d’implacable à l’intérieur d’eux-mêmes continuait à les pousser à rester là où ils étaient. Rationnellement, ils savaient qu’ils devaient partir, mais émotionnellement, ils étaient immobilisés.
Et bien, en prononçant, « Je crois en Dieu, le Père tout-puissant », je me sens comme dans cette ville inondée, le credo « est devenu pour moi un lieu invivable ». Les credo étaient au départ une réponse au débat conçus pour dire qui était un initié dans la foi chrétienne et qui ne l’était pas. Un credo est un créateur de frontières.
Aucun credo chrétien n’est « une déclaration de foi complète ». Il n’est que la « réponse ecclésiastique aux arguments » de la communauté chrétienne. Toutes les questions non débattues ont été laissées de côté. C’est pourquoi, dans les credo, « il n’y a aucune mention de l’amour, aucune mention des enseignements de Jésus, aucune mention de la présence du royaume de Dieu dans nos corps et nos âmes, aucune mention de Dieu comme fondement de la vie ».
Les credo nous sont tombés dessus, comme la pluie au fil des siècles. Ils ont été répétés à l’infini, façonnant nos esprits et nos âmes au point que nous ne pouvons pas penser à Dieu en dehors des formes qu’ils affirment, ou des boîtes qu’ils créent. Ils ont imprégné notre terre, façonné nos valeurs et, oui, sont même entrés dans les hypothèses intimes de notre espace de vie. « Goutte à goutte », notre religion, telle qu’elle s’est incarnée dans nos croyances, nous a donné « une doctrine de Dieu profondément dangereuse ». Elle a recouvert nos champs, et détruit les cultures mêmes que les chrétiens sont censés récolter pour gagner leur vie. Elle a contaminé nos eaux souterraines. Nous nous sommes abreuvés au Dieu Père toute notre vie.
Ce credo, a, comme cette inondation, rendu nos lieux d’habitation religieux traditionnels inhabitables. Pourtant, ce credo et les définitions qui en découlent sont si puissamment présents dans nos émotions que, même lorsque nous le jugeons comme un document destructeur qui tue nos âmes, il nous murmure : « Tu ne peux pas partir. Tu te perdras si tu erres. Tu dois rester là où tu es ». Mais nous ne pouvons pas rester. Le prix à payer est trop élevé. Ces croyances nous ont donné un Dieu qui a causé lamort de son fils, la damnation des incrédules, la subordination des femmes, le massacre sanglant des croisades, la terreur du jugement, la colère envers les homosexuels, la justification de l’esclavage.
Le Père tout-puissant incarné par les croyances est une divinité qui choisit certains enfants du monde et en rejette d’autres. Il est le père qui a besoin d’un sacrifice de sang, le père de la colère, le père du mariage patriarcal, le père de l’ordination masculine et de la soumission féminine, le père du privilège hétérosexuel, le père de l’esclavage littéral et spirituel.
[Mais] Dieu n’est pas une personne. Dieu n’est pas un être. Dieu est l’Être lui-même. Ce Dieu, qui est l’Être lui-même, n’est pas le père de la vie. Ce Dieu est la vie. Nos credo, ont rendu impossible pour nous, chrétiens, de continuer à vivre là où ces mêmes credo nous ont conduits.
Spong a rapporté ce sermon dans son livre Un nouveau christianisme pour un nouveau monde, « Katie Ford, dans ce sermon d’étudiante relativement bref mais profondément perspicace, a saisi toutes les questions que j’ai entrepris d’aborder dans mon livre. »
« Pendant toute ma vie, j’ai essayé de vivre fidèlement, voire confortablement, dans les limites de cette institution qu’on appelle l’Église. J’ai aimé ma vie en tant que serviteur ordonné de l’Église. Je n’ai jamais souhaité de mal à l’Église. Mais je ne crois plus que cette institution – ou la foi chrétienne telle que cette Église l’a traditionnellement proclamée – puisse continuer à vivre sans changement radical dans notre monde post-théiste.



