LA PENSÉE DE LÉVINAS

Hilary Putnam : La philosophie juive comme guide de vie : Chap. IV Levinas: Ce qui est exigé de nous

Emmanuel Lévinas

«Levinas s’est rendu célèbre en soutenant que l’éthique est la philosophie première, par quoi il entend non seulement que l’éthique ne saurait être dérivée d’une métaphysique [… ], mais encore que toute réflexion sur ce que c’est qu’être humain doit commencer par une telle éthique ‘non fondée’.» (p. 104)

Le mot hébreu hineni = me voici / je suis là / oui, je t’écoute. Mot prononcé par exemple par Abraham lors du sacrifice d’Isaac: Gen 22,1 – 22,7 et 22,21 (il répond à Dieu, à Isaac, puis à un ange). Ce mot a une fonction de présentatif : je me présente à autrui, je suis présent pour autrui, attentif à lui, surtout à sa souffrance (p. 109). Levinas pose une «obligation fondamentale» qu’on peut comparer à la relation fondamentale chez Buber. Cette obligation n’est pas un code de conduite ni une théorie de la justice. Le commandement nous est donné sans qu’on sache par qui, du simple fait qu’on est un être humain. Répondre à cet appel, obéir à ce commandement, c’est ce qui nous rend humain. Qui a besoin de demander «Pourquoi dois-je me déranger pour lui ou elle?» n’est pas encore humain. (p. 112)

«D’après Buber, ce que je dois chercher, c’est une relation réciproque. Au contraire, Levinas souligne l’asymétrie de la relation morale fondamentale […]. Avant la réciprocité vient l’éthique: chercher à asseoir l’éthique sur la réciprocité, c’est vouloir l’asseoir sur l’identité illusoire de l’autre» (p.111). Illusoire parce qu’on ne peut jamais connaître vraiment l’autre. Les hommes ne sont jamais identiques entre eux, chacun est une personne unique.

Un point étonnant est que Levinas substitue Autrui à Dieu: il transfère à autrui des prédicats que la théologie traditionnelle attribue à Dieu, par ex. l’infinie responsabilité à l’égard d’autrui, l’impossibilité de voir vraiment son visage (on n’en voit qu’une trace), la hauteur d’autrui (p. 119-120)
«Dieu est sans contenu, sauf pour la relation à autrui.» Comme Buber, Levinas pense que Dieu ou l’Infini n’est pas thématisable. (p. 137 à 139) La rencontre avec l’autre est pour l’homme «l’expérience d’une fissure, d’une confrontation avec quelque chose qui bouleverse toutes ses catégories» (p. 118-119)

Levinas n’est pas seulement philosophe, il a aussi publié plusieurs ouvrages traitant du Talmud (ensemble des textes fondateurs du judaïsme après la Bible (AT), d’un judaïsme renouvelé datant des 1er siècles de notre ère, après la destruction du Temple de Jérusalem). Ces textes sont une interprétation de la Bible hébraïque, donc ceux qui les étudient débattent de l’interprétation à donner de ces interprétations !

Putnam nous montre comment Levinas défend la valeur du judaïsme.

La valeur du judaïsme pour les Gentils (les non-juifs)

Dans son ouvrage «Pour un humanisme hébraïque», Levinas écrit : « Le non opposé par les juifs, si dangereusement pendant des siècles, aux appels de
l’Église, n’exprime pas un entêtement absurde, mais la certitude que d’importantes vérités humaines de l’Ancien Testament se perdent dans la théologie du Nouveau Testament.» (p. 126 haut)

Ainsi les «vérités importantes de l’Ancien Testament», telles que Levinas les interprète, comprennent les vérités suivantes :
(1) Que tout être humain doit faire l’expérience de ce qu’il lui est commandé d’être disponible au besoin, à la souffrance, à la vulnérabilité d’autrui. Et cela engage tout aussi fortement l’âme de chacun que les commandements d’aimer Dieu et d’aimer son prochain comme soi-même, pour celui qui vit à la hauteur de l’idéal juif normatif de piété; en effet, Levinas pense, comme Hillel, que «le reste n’est que commentaire».
(2) On peut – et,en fait, on doit – savoir que cela nous est commandé sans pour autant pouvoir rendre compte philosophiquement de comment c’est possible. […]
(3) La connaissance de ce que «moi-même», j’ai reçu un commandement divin est non seulement dépourvue de fondement métaphysique, mais encore de toute espèce d’épiphanie personnelle. Je n’ai jamais qu’une «trace» du commandement, non une épiphanie. (p. 128-129)

La valeur du judaïsme pour les Juifs

Levinas souligne que les Juifs forment une «communauté d’interprétation».

Il y a une tension entre la pensée juive orthodoxe (traditionaliste) et la pensée juive réformée (qui accepte les découvertes scientifiques) mais c’est une querelle domestique qui me paraît analogue à celle entre chrétiens adeptes de l’analyse historico-critique de la Bible et les fondamentalistes. «Qu’importent les démentis qu’inflige la science à la cosmologie biblique, s’il n’existe pas
de cosmologie dans la Bible, mais des images nécessaires à une inébranlable certitude intérieure, des figures qui parlent à l’âme religieuse déjà située dans l’absolu?
«Qu’importent les démentis qu’inflige la science à la cosmologie biblique, s’il n’existe pas de cosmologie dans la Bible, mais des images nécessaires à une inébranlable certitude intérieure, des figures qui parlent à l’âme religieuse déjà située dans l’absolu? Qu’importe la contestation que la philologie et l’histoire opposent à la date et à l’origine prétendue des textes sacrés si ces textes sont riches de valeurs intrinsèques? Les étincelles sacrées des révélations individuelles ont pu produire la lumière, même si elles devaient jaillir aux moments les plus variés de l’histoire. La merveille de la convergence n’est pas moins merveilleuse que la merveille d’une source unique.»
(p. 131 bas, tiré de «Judaïsme et temps présent».

Pour Levinas, le judaïsme est un anachronisme (p. 131 haut).

Ce qui caractérise le judaïsme, c’est l’étude et les mitzvot (commandements). Les mitzvot constituent un système dont la fonction est de sanctifier la moindre portion de vie, y compris les parties désignées comme profanes. L’étude du Talmud procure la joie.
Le judaïsme « s’acquiert dans un mode de vie – rite et générosité du cœur – où une fraternité humaine et une attention au présent se concilient avec une éternelle distance à l’égard du contemporain. Il est une ascèse, c’est-à-dire une formation de lutteurs. Il s’acquiert et se tient, enfin, dans ce type particulier de la vie intellectuelle qu’est l’étude de la Thora, reprise permanente, rénovation du contenu de la révélation où toutes les situations que traverse l’aventure humaine peuvent être jugées. Et c’est cela précisément la révélation : les sages du Talmud ignorent les antibiotiques et l’énergie nucléaire; mais les catégories nécessaires à la compréhension de toutes ces nouveautés sont déjà à la disposition du monothéisme. Il est l’antériorité éternelle de la sagesse sur la science et sur
l’histoire. »  (p. 136-137)

Annelise Rigo