UN HOMME LIBRE PEUT-IL CROIRE EN DIEU ? KANT, SARTRE, VATTIMO

Manifestation pour la liberté, Moscou, 23.07.2017

Quelques mots sur les liens entre liberté et foi en Dieu, au travers des trois philosophes auxquels se réfère Charles Pépin : KANT, SARTRE et VATTIMO

D’après le résumé de Jean-François et des ajouts de Willy Benoit.

 

EMMANUEL KANT

Emmanuel Kant

Kant est un philosophe prussien du 18ème siècle, né en 1724 et mort en 1804. On dit de lui qu’il était un travailleur acharné et que sa vie était réglée comme du papier à musique. !l a laissé des opuscules faciles à lire et des sommes importantes et ardues comme « Critique de la raison pure » ou « Métaphysique des mœurs ». L’idée principale : Chez Kant, liberté et croyance en Dieu ne s’excluent pas, mais s’articulent par le biais de la Loi morale.

  • Pour Kant, la liberté n’est pas « faire ce qu’on veut », c’est la capacité de se donner à soi-même sa propre loi. Être libre, c’est obéir à la Loi morale élaborée grâce au travail de la raison et non suivre ses désirs ou obéir à des autorités et des injonctions extérieures. La liberté, c’est oser penser par soi-même.
  • La foi (au sens moral) n’est pas un savoir : on ne peut pas démontrer Dieu, mais on peut postuler son existence comme condition du sens moral.
  • Ainsi, la croyance en Dieu n’est pas une soumission irrationnelle, mais une conséquence de l’exercice de la raison morale : croire en Dieu, c’est croire que le bien (on pourrait dire aujourd’hui la vie) a un sens.

Kant montre que la foi peut être compatible avec la liberté dès lors qu’elle naît de l’autonomie morale, et non d’une contrainte religieuse. C’est une foi qui se réfère aux exigences de la raison, une foi non imposée, une foi libre, critique, en recherche, une foi moderne, pourrait-on dire. Ce faisant,

  • Kant réduit la foi à une fonction morale : il ne parle pas de l’expérience spirituelle, du doute ou de la relation personnelle à Dieu.
  • Sa foi raisonnable est froide et abstraite, fondée sur le devoir plus que sur la confiance ou l’amour.
  • Enfin, sa définition de la liberté (comme obéissance à la raison) semble paradoxalement très contraignante : je suis libre quand j’obéis à la loi… c’est-à-dire à ce que la raison me dicte

En résumé, pour Kant, foi et liberté peuvent se rejoindre, mais seulement si la foi reste rationnelle et morale – non religieuse au sens dogmatique. Une citation-clé (Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique) serait : « Je devais donc limiter le savoir pour faire place à la foi. »

JEAN-PAUL SARTRE

Jean-Paul Sartre

Pour rappel, Jean-Paul Sartre est un philosophe français, écrivain et dramaturge, mort en 1981, qui a fondé l’existentialisme, le journal Libération, le couple libre, avec Simone de Beauvoir, et a refusé le prix Nobel de littérature en 1964, pour ne pas « être enfermé dans une essence ». Dans ses œuvres autobiographiques, il raconte comment il fut croyant pendant les dix premières années de sa vie avant de rejeter la figure de Dieu et celle de son beau-père. Son idée principale est que Dieu est l’ennemi de la liberté humaine. En ce sens, on peut dire que l’existentialisme est un humanisme. C’est en s’engageant dans l’action que l’homme témoigne de sa liberté, qui, par ailleurs, n’est pas totale, puisqu’elle nous contraint, en l’absence de Dieu, de quêter notre valeur dans le regard d’autrui. Regard qui me libère puisqu’il me permet de me réaliser mais qui m’aliène en même temps : « L’enfer c’est les autres ».

  • La liberté sartrienne est écrasante : si tout dépend de moi, je suis aussi seul et sans repère. Cette liberté absolue tourne vit à l’inquiétude et à l’angoisse (« l’homme condamné à être libre » ?)
  • Refuser Dieu pour protéger la liberté revient parfois à refuser toute transcendance, donc à appauvrir l’expérience spirituelle.
  • « En niant tout fondement moral extérieur, Sartre laisse la liberté sans orientation : l’humain est libre, mais pour quoi faire » ?

Pour Sartre, être libre, c’est se faire soi-même sans Dieu. Mais cette liberté totale (hors-sol) peut devenir vide ou angoissante, faute de repère ou de sens commun. Question : peut-on « se faire» (ou être libre…) sans le recours aux autres, sans la prise en compte de toute l’histoire personnelle et sociale qui nous précède ? Une citation clé (Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant) : Si Dieu existe, l’homme n’est rien ; si l’homme existe, Dieu n’existe pas.

GIANNI VATTIMO

Gianni Vattimo

Vattimo est un philosophe italien, inspiré par Nietzsche, né à Turin en 1936. Il est l’auteur de nombreux ouvrages où il pense ce que pourrait être le christianisme « d’après la chrétienté ou ce que voudrait bien dire « croire en Dieu », à l’époque du pluralisme et du relativisme culturel. Ses ouvrages majeurs sont : « Espérer croire », « Après la chrétienté » sous-titré : Pour un christianisme non religieux ». L’idée principale : Chez Gianni Vattimo, croire en Dieu ne signifie plus se soumettre à une autorité, mais vivre une foi interprétative, ouverte, “faible”.

  • Vattimo part du constat que la modernité a « affaibli » les grands récits et les vérités absolues (scientifiques, religieuses, politiques). Dans ce contexte, la croyance n’est plus une certitude absolue ; elle devient un acte libre, d’interprétation, non d’obéissance : je crois parce que je choisis d’interpréter mon existence à la lumière d’un sens, non parce qu’une Église m’impose sa Vérité.
  • Le Dieu qui est mort, c’est le Dieu dont il ne faudrait pas douter, le Dieu de l’absolu. Le Dieu qui n’est pas mort, c’est alors le Dieu du Livre, de la Bible, le Dieu du cœur, dont on peut douter. Un Dieu dans lequel on ne croit plus vraiment, mais dans lequel on peut « espérer croire ».
  • En « affaiblissant » la foi pour la rendre compatible avec la liberté, Vattimo risque de dissoudre la foi : si tout est interprétation, que reste-t-il à croire ? Cette approche peut séduire les modernes, mais elle suppose un haut degré de relativisme : plus de dogme, mais plus de vérité stable non plus.
  • Enfin, en rendant la foi subjective, elle perd sa dimension communautaire ou rituelle. Vattimo propose une foi post-moderne : libre, ouverte, critique, interprétative. Mais cette liberté peut devenir si grande qu’elle vide la foi de son contenu.

Une citation-clé : (Gianni Vattimo, Croire que l’on croit) : « Dieu ne nous libère pas de la liberté ; il nous libère pour la liberté. »

Article rédigé par Willy Benoît