L’évêque John Shelby Spong
Le midrash dans les Évangiles selon J.S. Spong
À partir de la fin du premier siècle, les chrétiens ont petit à petit perdu le contact avec la communauté juive, allant jusqu’à transformer ce contact en antisémitisme. Cela a eu pour conséquence la perte de la conception qu’avait cette communauté de la rédaction des textes religieux. Ces chrétiens se sont mis à considérer que le Nouveau Testament était un remplacement de l’Ancien. Pour expliquer les références reliant les deux, ils ont prétendu que l’AT prédisait les événements qui devaient être accomplis dans le cadre de NT. Ces incompréhensions ont eu et ont encore des conséquences très négatives. En effet, lorsqu’on lit : « Que son sang [celui de Jésus] retombe sur nous et sur nos enfants ! » (Matt. 27.25), sans connaissance des coutumes juives, comment interpréter cette horreur si ce n’est en forme d’anathème sur les juifs ? Spong a petit à petit réalisé que le NT a été écrit dans un cadre juif par des juifs et que pour en saisir le sens original, il fallait revenir à cette conception juive de la rédaction : le midrash. Il a rencontré des exégètes qui l’ont rendu attentif à cette façon de réécrire les histoires de la Bible et à interpréter les textes dans un tel contexte. La phrase ci-dessus fait référence au sacrifice de Pâque, décrit dans l’AT. Lors de ce sacrifice, le prêtre aspergeait les gens du sang de l’agneau pour les délivrer de leurs péchés. Un midrash reprend ainsi des événements de l’AT et les insèrent dans une nouvelle histoire.
D’autres exemples typiques sont la mise à mort des premiers-nés par le roi Hérode, inspiré des actes de Pharaon lors de la sortie d’Égypte, le partage des eaux de la Mer Rouge pour Moïse, répété pour Josué sur le Jourdain, puis pour Élie, puis pour Élisée et finalement pour Jésus au bord du Jourdain, où l’on voit cette fois-ci les cieux se séparer pour laisser l’Esprit descendre sur Jésus. Spong nous explique qu’il existe trois formes de midrash : « la halakha, la aggada et la pesikta. La halakha est une interprétation de la Loi (la Torah). La aggada interprète une histoire ou un événement en les mettant en relation avec une autre histoire ou un autre événement de l’histoire sainte. La pesiqta est un sermon complet ou une exhortation rédigée suivant la méthode du midrash pour rendre des thèmes du passé compréhensibles et opérationnels pour le présent. Les sermons de Pierre et de Paul dans les Actes des Apôtres, de même que le long discours d’Etienne, sont des exemples néotestamentaires de pesiqta. »
À partir du deuxième siècle, les gentils ont donc perdu leurs liens avec l’enseignement de la synagogue et le concept de midrash, et ils se sont mis à comprendre les textes de la Bible littéralement. Puis à partir du XVIème siècle, lorsque le savoir scientifique s’est développé, le littéralisme est devenu suspect et les gens ont dû choisir entre la croyance sans distance ou l’abandon pur et simple du système religieux.
Les miracles de Jésus ont d’abord été expliqués par une force psychologique qu’il avait en lui, puis il a bien fallu les abandonner. S’ensuivirent les doutes sur les récits de sa naissance. Lorsque les biblistes se sont attaqués à la résurrection, les craintes se sont encore amplifiées. La résurrection n’est-elle pas le point central de la chrétienté ? Mais Spong écrit alors : « Le christianisme dépend-il d’un tombeau vide, d’un corps qui avait été ressuscité, d’anges qui descendent au milieu d’un tremblement de terre et qui roulent d’énormes pierres à l’entrée d’un tombeau, ou d’une silhouette qui peut se volatiliser après avoir rompu du pain ? »
« Je crois qu’il peut y avoir un nouveau plan pour l’avenir du christianisme. Il ne peut débuter, cependant, avec la lettre d’un texte biblique. […] Je reconnais la présence de midrash non seulement dans les récits de naissance, mais désormais plus spécifiquement dans les récits de la résurrection. » « Le midrash signifie que, lorsqu’on entre dans les Écritures, on doit abandonner le temps linéaire. Cela signifie aussi que l’on doit abandonner les certitudes littérales au bénéfice d’une tradition de foi ouverte et vivante, où Dieu est vu tout à la fois comme passé, présent et à venir, de façon quasi inséparable. »
Cependant, Spong laisse la porte ouverte à une certaine vérité historique des textes bibliques, comme si ce qu’il découvre l’effraie un peu : « Je ne voudrais pas avoir une interprétation littéraliste de la majeure partie de la tradition évangélique qui prétend décrire l’aube pascale. Mais je ne veux pas un instant rejeter la réalité qui a poussé ces écrivains chrétiens primitifs à décrire ce qui s’est passé de la façon dont ils l’ont fait. Ils ont emprunté le langage et le style du midrash car c’était le seul langage et le seul style qu’ils avaient à leur disposition pour restituer l’intensité de l’expérience du royaume de Dieu au sein de l’humanité. »
Et moi où en suis-je ? Me permettez-vous de donner brièvement mon avis ? J’imagine que les midrashin sont le moyen par lequel Dieu parle à l’humanité. Ou par lequel l’humanité est mise au cours des millénaires sur la piste de la Sagesse. Aux temps où la Bible était écrite, on écrivait des paraboles ou des mythes. Je ne peux plus croire, avec ce qu’on sait aujourd’hui, que Dieu ait eu un fils d’une Terrienne. Mais j’aime comprendre comment le côté spirituel de l’humanité s’est développé et se développe encore. D’où mon intérêt concernant Spong.
Claude Petitpierre, 17 mars 2026



