Extraits des lettres de prison de Dietrich Bonhoeffer (choix de citations fait par Marc-E. Diserens) :
document de travail en vue de la préparation de la rencontre du Club des Cèdres du 21.04.2026.
(Ils sont tirés de Résistance et soumission, Lettres et notes de captivité, Labor et Fides, 2006)
Lettre du 30 avril 1944
« Le temps est passé où l’on pouvait tout dire aux hommes par des mots-que ce soit des paroles théologiques ou pieuses-, comme le temps de l’intériorité et de la conscience,- c’est-à-dire le temps de la religion en général. Nous allons au-devant d’une époque totalement sans religion ; tels qu’ils sont, les êtres humains ne peuvent tout simplement plus être religieux…. »
« Si la religion n’est qu’un vêtement du christianisme– et ce vêtement aussi a pris des aspects différents aux différentes époques– qu’est-ce donc alors qu’un christianisme sans religion ?…. »
« Les questions auxquelles il faut répondre seraient celles-ci : que signifient une Église, une communauté, une prédication, une liturgie, une vie chrétienne dans un monde sans religion ? Comment parler de Dieu-sans faire appel à la religion, c’est-à-dire sans le donné préalable et contingent de la métaphysique, de l’intériorité, etc.. Comment parler (ou peut-être ne peut-on plus en « en parler » comme jusqu’ici ?) de Dieu de « façon séculière » ? Comment être des chrétiens « sans religion-séculiers » ?
« Les gens « religieux » parlent de Dieu quand les connaissances humaines se heurtent à leurs limites ou quand les forces humaines font défaut– c’est au fond toujours un deus ex machina qu’ils mettent en avant ou bien pour résoudre apparemment des problèmes insolubles, ou bien pour le faire intervenir comme la force capable de subvenir à l’impuissance humaine ; bref, ils exploitent toujours la faiblesse et les limites humaines »
« Près des limites, il me semble préférable de se taire et de laisser irrésolu ce qui est sans solution…… « L’au-delà » de Dieu n’est pas l’au-delà de notre capacité de connaître !…….Dieu est au-delà en étant au centre de notre vie. L’église ne se trouve pas là où le pouvoir humain s’arrête, non aux limites, mais au milieu du village ».
Lettre du 29 mai 1944
« Il m’est apparu de nouveau clairement que nous n’avons pas le droit dans notre connaissance imparfaite d’utiliser Dieu comme bouche-trou Nous avons à trouver Dieu dans ce que nous connaissons et non dans ce que nous ignorons ; car lorsque les limites de la connaissance reculent- ce qui arrive nécessairement- Dieu est aussi repoussé sur une ligne de retraite continuelle. Dieu veut être compris par nous non dans les questions sans réponse, mais dans celles qui sont résolues »
« Dieu n’est pas un bouche-trou ; il doit être reconnu non à la limite de nos possibilités, mais au centre de notre vie ; […] La raison en est la Révélation de Dieu en Jésus-Christ. Il est le centre de la vie et il n’est nullement « venu pour » répondre à nos questions irrésolues »
Lettre du 6 juin 1944
L’homme a appris à venir à bout de toutes les questions importantes sans faire appel à « l’hypothèse de travail : Dieu » […] Il apparaît que tout va sans « Dieu » aussi bien qu’auparavant. Tout comme dans le domaine scientifique, « Dieu », dans le domaine humain, est repoussé toujours plus loin hors de la vie ; il perd du terrain »
« Si on a capitulé dans toutes les questions séculières, il reste ce qu’on appelle les « questions dernières » — la mort, la culpabilité– auxquelles seul Dieu peut répondre et pour lesquelles on a besoin de lui, de l’Église et du pasteur. Nous vivons donc de ces prétendues « questions dernières » des hommes. Mais qu’arrivera-t’il si, un jour, elles n’existent plus comme telles, c’est-à-dire si elles trouvent, elles aussi, une réponse « sans Dieu » ? »
« Je crois que l’attaque de l’apologétique chrétienne contre ce monde devenu majeur est premièrement absurde, deuxièmement de basse qualité et troisièmement non-chrétienne »
Lettre du 27 juin 1944
« On prétend qu’il est décisif que, dans le christianisme, l’espérance de la Résurrection soit annoncée et qu’ainsi naisse une véritable religion de la rédemption. Tout le poids est donc sur l’au-delà de la mort. Et c’est précisément là que je vois le danger. Dès lors, rédemption veut dire délivrance des soucis, des détresses, des angoisses et des désirs, du péché et de la mort dans un au-delà meilleur. Est-ce vraiment là l’essentiel du message du Christ dans les évangiles et chez saint Paul ? Je le conteste. L’espérance chrétienne de la résurrection se distingue en ceci de l’espérance mythologique, qu’elle renvoie l’être humain, d’une manière toute nouvelle et plus pressante que l’Ancien Testament, à la vie sur la Terre.»
« Le Chrétien ne dispose pas, comme les croyants des mythes de la rédemption, d’une dernière échappatoire vers l’Éternité pour fuir les difficultés et les tâches terrestres : comme le Christ, il doit vivre jusqu’au bout la vie terrestre (« Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? ») et ainsi le Crucifié et le Ressuscité est avec lui, et il est crucifié et ressuscité avec le Christ. »
Lettre du 8 juillet 1944
« Du point de vue théologique, la faute est double : on ne croît pouvoir désigner un homme comme pêcheur qu’après avoir démasqué ses faiblesses ou ses traits les plus ordinaires ; deuxièmement, on croit que l’être humain consiste en ses arrières-plans les plus intimes et les plus profonds ; c’est cela qu’on appelle « intériorité » ; et c’est précisément dans ces mystères humains que Dieu doit avoir son domaine ! À cette première erreur, on doit répliquer que si l’homme est pécheur, il n’est pas ignoble pour autant. Pour l’exprimer de façon banale, Goethe et Napoléon étaient-ils pécheurs à cause de leurs infidélités conjugales ? Ce ne sont pas les péchés dus à la faiblesse mais les péchés forts qui importent. Il n’est pas nécessaire d’espionner dans tous les recoins ; la Bible ne le fait nulle part (péchés forts : pour le génie, l’hybris ; pour le paysan, la rupture de l’ordre, pour le bourgeois, la peur de la libre responsabilité. Est-ce juste ?) »
« Le « cœur » dans le sens biblique n’est pas ce qui est intérieur mais l’homme entier, tel qu’il est devant Dieu. Mais comme l’homme vit autant de « l’extérieur » vers « l’intérieur » qu’inversement, il est entièrement erroné de croire qu’on ne comprend son être qu’en sondant ses arrières plans les plus intimes ».
Note de Marc : DBH fait ici le procès de ce qu’il appelle la revanche des médiocres (psychothérapie et philosophie existentielle qui font émerger, de la prière à la sexualité, tous les petits travers de la nature humaine et qui servent à culpabiliser l’individu qui devient ainsi une proie facile pour un esprit clérical soucieux de promouvoir l’apologétique chrétienne)
« Je voudrais arriver à ce que Dieu ne soit pas introduit en fraude par un biais habilement dissimulé, mais qu’on reconnaisse simplement le caractère adulte du monde et de l’être humain ; qu’on « n’éreinte » pas l’homme dans sa sécularité, mais qu’on le confronte avec Dieu par son côté fort, qu’on renonce à tous les « trucs ecclésiastiques » et qu’on ne cherche pas dans la psychothérapie ou la philosophie existentielle des voies d’approches vers Dieu. »
Lettre du 16 juillet 1944
« Dieu, en tant qu’hypothèse de travail en morale, en politique, en science, est aboli , dépassé ; il en est de même comme hypothèse de travail philosophique et religieuse (Feuerbach !) […] C’est pure honnêteté intellectuelle que de laisser tomber cette hypothèse de travail, c’est-à-dire de l’écarter autant que possible……Où donc reste-t’il de la place pour Dieu ? se demandent certaines âmes angoissées, et comme elles ne trouvent pas de réponses, elles condamnent toute l’évolution qui les a mises dans une situation aussi difficile »
« Or nous ne pouvons être honnêtes sans reconnaître qu’il nous faut vivre dans le monde « etsi deus non daretur » (même si Dieu n’était pas donné). Et voilà ce que nous reconnaissons-devant Dieu ! Dieu lui-même nous oblige à l’admettre. En devenant majeurs, nous sommes amenés à reconnaître de façon plus vraie notre situation devant Dieu. Dieu nous fait savoir qu’il nous faut vivre comme des êtres qui parviennent à vivre sans Dieu. Le Dieu qui est avec nous est celui qui nous abandonne (MC 15,34) ! Le Dieu qui nous fait vivre dans le monde, sans l’hypothèse de travail Dieu, est celui devant qui nous nous tenons constamment. Devant Dieu et avec Dieu, nous vivons sans Dieu. Dieu sur la Croix, se laisse chasser hors du monde. Dieu est impuissant et faible dans le monde, et ainsi seulement il est avec nous et nous aide. »
« Mat 8,17 indique clairement que le Christ ne nous aide pas par sa toute-puissance, mais par sa faiblesse et sa souffrance. ! Voilà la différence décisive d’avec toutes les religions. La religiosité de l’être humain le renvoie dans sa misère à la puissance de Dieu dans le monde, Dieu est le deus ex machina. La Bible le renvoie à la faiblesse et à la souffrance de Dieu ; seul le Dieu souffrant peut aider. Dans ce sens on peut dire que l’évolution du monde vers l’âge adulte dont nous avons parlé, faisant table rase d’une fausse représentation de Dieu, libère le regard de l’homme pour le diriger vers le Dieu de la Bible qui acquiert sa puissance et sa place dans le monde par son impuissance »
Lettre du 18 juillet 1944
«Les Chrétiens sont avec Dieu dans sa Passion : voilà ce qui distingue les chrétiens et les païens. « Ne pouvez-vous veiller une heure avec moi ? » demande Jésus à Gethsémani. C’est le renversement de tout ce que l’être humain religieux attend de Dieu. L’être humain est appelé à vivre avec Dieu la souffrance de Dieu pour le monde sans Dieu. Il doit donc vivre réellement dans le monde sans Dieu et ne pas essayer de camoufler, de transfigurer religieusement l’état sans Dieu de ce monde ; il doit vivre « séculièrement » et participer par là à la souffrance de Dieu ; il a le droit de vivre de « manière séculière », c’est-à-dire libéré de toutes les fausses attaches et des inhibitions d’ordre religieux. Être chrétien ne signifie pas être religieux d’une certaine manière…. »
« L’acte religieux » est toujours quelque chose de partiel, « la foi » est un tout, un acte de vie. Jésus n’appelle pas à une religion nouvelle mais à la vie. Mais à quoi ressemble cette vie ? Cette vie de participation à l’impuissance de Dieu ? J’en parlerai la prochaine fois j’espère. »
Lettre du 21 juillet 1944
« Pendant ces dernières années, j’ai appris à connaître et à comprendre de plus en plus la profondeur de « l’horizon terrestre » du christianisme ; le chrétien n’est pas un homo religiosus, mais tout simplement un être humain comme Jésus – à la différence de Jean-Baptiste par exemple- était un être humain. »
« Nous nous étions tout simplement posé cette question : que voulons-nous faire vraiment de notre vie ? Il (Jean Lasserre) me dit : j’aimerais être un saint (et je tiens pour possible qu’il le soit devenu) ; cela m’impressionna beaucoup alors. Pourtant, je pris le contre-pied en lui disant à peu près : « Moi , j’aimerais apprendre à croire »……..J’ai compris plus tard et je continue de faire cette expérience que c’est en vivant pleinement dans l’horizon terrestre de la vie qu’on parvient à croire. »
« Quand on a renoncé complètement à faire quelque chose de soi-même, que ce soit un saint ou un pécheur converti, ou un homme d’église, un juste ou un injuste, un malade ou un bien-portant — et c’est ce que j’appelle l’horizon terrestre : vivre dans la multitude des tâches, des questions, des succès et des insuccès, des expériences et des perplexités — alors on se met pleinement entre les mains de Dieu, on prend au sérieux non ses propres souffrances, mais celles de Dieu dans le monde, on veille le Christ à Gethsémani, et je pense que c’est cela la foi, c’est cela la repentance ; c’est ainsi qu’on devient un homme, un chrétien. »
« Ce n’est pas l’action seulement, mais aussi la souffrance, qui sont un chemin vers la liberté. Dans la souffrance, la libération consiste à pouvoir faire passer sa cause de ses propres mains dans celles de Dieu. Dans ce sens, la mort est le couronnement de la liberté humaine. Que l’action humaine soit ou pas une affaire de foi, cela dépend de la manière dont l’être humain comprend ou pas sa souffrance comme une continuation de son action. Je trouve cela très important et très consolant ».
Une note datée du 3 août 1944
Sur le chemin de la liberté la mort est la fête suprême.
Marc Etienne Diserens /31.03.2026


