CROIRE, QU’EST-CE QUE CA CHANGE ? (B.C.)

Analyse du livre « CROIRE, QU’EST-CE QUE CA CHANGE ?

Selon Marion Muller-Colard (Labor et Fides, Genève, 2025)

Dans ce petit livre de 106 p, Marion Muller aborde les notions du croire, du savoir et du savoir croire. Ce petit livre se termine par des éléments sur le croire religieux. Il répond à une question de son fils et aussi à tous ceux qui se posent la même question que son fils depuis toujours ou depuis peu sur « croire ». A 1 h. 08 du matin, son fils lui a envoyé un texto avec la question suivante : « Comment tu peux être encore angoissée alors que tu es profondément croyante ? » En précisant, 4 minutes plus tard, que cette question ne nécessitait pas une réponse immédiate, et que c’était uniquement une question qu’il se posait.

Marion Muller termine son livre de la manière suivante : « Ainsi m’es-tu apparu (son fils), le jour où tu es né. Toi plutôt que personne, toi et pas un autre, maintenant et pas après. Ainsi t’apparaîtra demain, toujours nouveau. Et si l’incertitude t’angoisse, il est toujours permis de croire qu’elle joue dans ton camp, Car croire, ça change l’incertitude en opportunité »1.

Croire dépasse largement la question de Dieu. C’est une action humaine courante et fait partie de tous les domaines de la vie humaine, y compris le domaine religieux et la question de Dieu. L’épopée biblique ne fait pas l’économie de la détresse humaine et parfois de son scandale : une détresse sans motif ni consolation. Alors qu’est-ce que c’est que croire ?

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Croire

  • Permet la confiance, le courage d’être
  • Permet de se tenir sous le regard de l’Inconnu, de se trouver en tant qu’être humain, de saisir son importance et son impuissance. Permet un espace de liberté et d’imaginaire (ce ne sont pas de connaissances)
  • Offre une orientation dans le champ d’incertitude et d’inconnu qui est devant chacun de nous et permet d’avancer
  • Permet de prendre une décision : celle de la liberté et de la responsabilité (une direction, un chemin)
  • Permet de faire un pas de plus. S’oppose à l’enlisement. Offre la possibilité d’une déviation
  • Emporte parfois dans une vitalité renforcée
  • Crée des communautés
  • Ne fait pas autorité

Par contre, croire ne préserve pas de l’angoisse, ne change rien aux grands vertiges de l’existence, n’est pas un remède miracle

Les croyances

Les croyances ne sont pas des connaissances. C’est un espace de liberté et d’imaginaire. Elles sont inoffensives tant qu’on les reconnaît pour ce qu’elles sont. Partager une croyance ne peut pas produire du commun, ne peut pas provoquer une adhésion. Une croyance ne fait pas un monde commun.

La foi

Elle est une réserve pour l’inconnaissable et elle est infinie. Elle enseigne ce qu’on ne peut savoir. Si l’on pouvait le savoir, la foi s’en trouverait inutile et ridicule. Elle permet à l’être humain d’envisager d’être authentique, libre, insolent et amical

Si la foi veut s’armer de solution, si elle se met en quête d’une efficacité, alors elle a tôt fait de virer au fanatisme, qui condamne tout « jeu » de la foi, tout mouvement, pour bétonner ce que Tillich appelle « des forteresses de certitudes »2. La foi n’a pas de contenu, mais elle rabat dans un contenu.

Parler de foi, parler de Dieu a fortiori, c’est ouvrir un immense champ projectif dont l’imaginaire se mêle inévitablement et où la foi peut muter en pensée magique.

Marion Muller cite Tillich : « La foi n’implique pas d’avoir dépassé l’angoisse mais d’être capable de l’intégrer à nos vies. Car une foi qui répondrait à l’angoisse serait une recette, tandis que la foi dont parle Tillich – et qui est celle de Marion Muller – est un mouvement, un mouvement de participation ». 3

L’angoisse

Tillich pose comme condition à la foi d’avoir intégré les trois angoisses ontologiques qu’il identifie comme indissociables de la vie humaine :

  • L’angoisse de l’absurde : sentiment de malaise profond et d’étrangeté face à l’existence, né de la confrontation entre le besoin humain de sens et le silence irrationnel du monde, liée à un besoin de consolation, impossible à rassasier
  • L’angoisse de la mort : peur excessive et irrationnelle de la mort, qu’elle soit personnelle ou celle d’un proche
  • L’angoisse de la culpabilité : sentiment intense et douloureux ressenti lorsqu’on croit avoir causé du tort, transgressé un code moral, ou échoué à respecter ses propres valeurs.

Vouloir se dispenser des angoisses de l’absurde, de la mort et de la culpabilité c’est vouloir se défendre bec et ongles. Le fanatique, qui prétend que la foi a terrassé ces angoisses, est lui-même terrassé par leurs formes les plus pathologiques et les plus invasives.

Pour Paul Tillich il est possible de vivre en bonne santé en cohabitant avec ces angoisses.

Le besoin de consolation

Ce besoin impossible à rassasier. Marion Muller porte en elle quelque chose qui ne sera jamais apaisé et croire n’est pas un remède à ce besoin.

Savoir

Le savoir est rare. C’est :

  • Ce que nous avons en commun c’est notre capacité de raisonnement, les connaissances éprouvées, les faits (ce ne sont pas nos croyances).
  • C’est sur notre capacité de raisonnement et les connaissances éprouvées que nous tentons de bâtir un sens commun et là encore on n’échappera pas au savoir-croire.

La connaissance ingurgite et régurgite des croyances identifiées, assumées et non sacralisées. Le propre de la connaissance est d’être prêt à rejeter une croyance provisoire parce que son avancée aura invalidé ce qu’elle disait. Cela aura été une étape nécessaire.

Une hypothèse : croyance provisoire qui s’assume à la fois comme croyance et à la fois comme provisoire. En sciences on émet des hypothèses qui ont pour but d’être confirmées ou infirmées pour que la croyance temporaire soit transformée en connaissance ou bien abandonnée.

Les religions, relevant de croyances non provisoires, se sont épuisées de façon tout à fait absurde en quête d’une irréfutabilité.

Savoir croire

La plupart du temps nous croyons (et il ne s’agit pas uniquement des croyances religieuses). Nous croyons ce que nous voyons.

L’humain ne possède pas toutes les connaissances qui lui permettrait de tout gérer dans sa vie. Il ne peut pas tout vérifier par lui-même. Il doit donc apprendre à faire confiance aux autres, aux différents professionnels.

Une idée tient aussi son autorité du nombre, de l’identité et de la permanence de ceux et celles qui la portent. La vérité s’impose par confiance et non seulement par vérification.

Savoir croire génère du crédit et de la confiance et profite à l’ensemble des humains.

Croire savoir

C’est prendre sa croyance pour une connaissance et ne pas en reconnaître les registres et les distinguer

Le complotisme

Marion Muller définit le complotisme comme un emballement immunitaire du doute, déclenché par un défaut de savoir-croire : Les complotistes ne font pas confiance aux autres, aux professionnels. Ils croient qu’on leur a menti. Il y a un défaut du savoir croire. Des personnes-relais, des passeurs de connaissances et d’informations ont abusé de leur confiance. Béatrice Campiche

Croire, qu’est-ce que ça change

La question du fils de Marion Muller était : « Comment tu peux être encore angoissée alors que tu es profondément croyante ? »

La réponse de Marion Muller est que croire n’empêche pas l’angoisse.

(Si) croire ne prémunit pas de l’angoisse, alors, qu’est-ce que ça change ?

Croire c’est un pari

Comme je ne peux pas tout contrôler, tout maîtriser, je dois apprendre à faire confiance, à croire. En cela croire génère de la confiance et profite ainsi à l’ensemble des humains. Chaque personne dans sa vie doit faire des paris pour avancer dans la vie.

Savoir croire ou accepter ce que disent les scientifiques émettent comme connaissance provisoire ou hypothèses qui seront soit confirmées ou infirmées.

Croire permet d’appartenir à la communauté humaine et d’identifier comment croire

  • Croire en la confiance en la parole d’autres qui ont précédé.
  • Identifier une tradition et s’y confier (une tradition protestante ou autre).
  • Participer à des réunions interreligieuses où la connivence intellectuelle, voire spirituelle est palpable alors que tous les participants ne croient pas aux mêmes choses et qu’ils appartiennent à des traditions qui ont des options inconciliables dans le champ du croire. La question des croyances ou de l’appartenance religieuse des personnes n’est pas un critère de relation. Il peut y avoir beaucoup de différences entre deux croyants d’une même religion.
  • Entrer en relation avec un autre qui ne partage pas forcément la même façon de croire.
  • Vivre une laïcité de confrontation, dynamique, active, polémique dont l’esprit est lié à celui de la discussion publique.
  • Savoir croire assez tranquillement pour pouvoir laisser l’autre croire autrement.

Croire ne nous met pas à l’abri des incertitudes liés à notre humanité.

Cela n’empêche l’angoisse. Nous savons que nous sommes mortels et rien ne nous prémunis de perdre pied, de cesser de respirer, de bouger, de regarder, d’être séparé de ceux qu’on aime et cela même si notre foi est puissante. Croire ne met à l’abri de rien, pas même des pires cauchemars. Par contre croire empêche le désespoir, empêche d’adhérer à l’idée d’un horizon bouché

A la fin de son livre, elle résume son « croire religieux » par

  • Des croyances minimalistes, mais suffisantes pour faire une croyante au sens religieux du terme ;
  • Le monde tel qu’il est donné à voir n’est pas résultat du seul enchaînement de hasards biochimiques ;
  • L’acceptation d’une tradition, bien que la tradition protestante soit loin d’être éblouissante ;
  • L’importance de la confiance en la parole d’autres qui l’ont précédée.

Par rapport aux récits bibliques elle dit :

  • Les comprend sans rien y comprendre
  • S’adressent à elle à un endroit que le quotidien pourrait verrouiller et que la lecture de ces textes ouvre et élargit, dilatant tous les pores de son être pour y laisser entrer le monde, la beauté, une tendresse folle pour cette espèce narrative qu’est l’humanité
  • Croit que la vie a été désirée (son credo le plus minimaliste)
  • Croit que la vie est par essence désir
  • S’en remet à la communauté à laquelle elle appartient, qui relaye et travaille des récits qui suggèrent, qui donnent à imaginer, qui dessinent la source du désir et son intention.

1 p. 102

2 p. 24

3 p. 23

Que croit Marion Muller-Collard ?

On ne le sait pas… Elle ne le dit pas !

Et pourtant…

Une foi libre et lucide

Marion Muller-Collard met en question les croyances narcotiques qui font de Dieu une toute-puissance comblant nos manques, un simple bouche-trou. Qui lui donne la force de réfuter ce Dieu-là, ce Dieu trop humain ? Elle dit n’avoir pas eu d’épiphanie pour pouvoir croire. Elle en a pris résolument la décision. Mais qui l’a pressée, poussée à se décider ?

Une fidélité à soi-même

Marion Muller-Collard vit avec un compagnon agnostique, sans être mariée à l’Église. Qui lui donne cette liberté intérieure, ce courage d’être fidèle à elle-même ? Consciente de tous les rôles que nous jouons, elle refuse d’être dupe. Qui lui permet cette vérité envers elle-même et envers autrui, sans désespérer ?

Une audace spirituelle

À son fils, qui dit ne croire en rien, elle répond : « Mais tu es protestant ! » Qui lui donne l’audace de voir dans la Réforme un surgissement spirituel ?

Une foi habitée

Elle parle de la foi comme d’une zone-tampon, qui rend sa solitude habitable. Qui lui fait la grâce d’une Présence ? Pour elle, croire, c’est transformer l’incertitude en opportunité. Quelle confiance, quelle espérance, quel acte de foi ! Qui lui met dans la bouche de si belles paroles ? Dieu, peut-être ? Voilà ce qu’elle en dit : « Dieu, tu es le Dieu du vivant ! »

Invitation au silence

Prenons quelques minutes de silence pour réfléchir aux représentations que nous avons de Dieu.
« Dieu, tu es le Dieu qui rend infiniment vivant. »

Béatrice Campiche

PRIÈRE

(Marion Muller-Colard, dans « Eclats d’Evangile », Bayard 2021)

Tu es le Dieu du vivant.

Tu es le Dieu du mouvement infini.

Tu es le Dieu de la vie,

le Dieu du souffle et de l’Esprit,

le Grand Réveil des choses inanimées.

Tu réanimes les coins morts de nos âmes,

tu relèves au désert nos ossements asséchés.

Tu es le Dieu qui rend infiniment vivant.

Béatrice Campiche (21 octobre 2025)