CROIRE, QU’EST-CE QUE CELA CHANGE ? (Le groupe des 5)

Image: assemblée au Désert, Jeanne Lombard 1934

Croire , qu’est-ce que ça change ? selon Marion Muller_Collard (Editions Labor et Fides, 2025)

Le document qui suit (du 06.10.2025) découle de la juxtaposition de textes rédigés par les différents membres du groupe, avant et/ou après la réunion qui a donné lieu à divers échanges dont l’essentiel est également rapporté ci-après.

Le groupe : Cynthia Defago, Anne- Marie Maillefer, Christophe Büchi, Pierre-André Diserens, Marc-E. Diserens

A. Quelques notes de lecture d’Anne-Marie et Marc

Marion Muller-Collard (MMC) livre une réflexion très intime dans une écriture tout à la fois sensible, accessible, limpide et magnifique. Elle se confie à nous comme elle parle à son fils en réponse à la question qu’il lui a adressée un jour dans un message posté à une heure du matin(« Comment tu peux être encore angoissée alors que tu es profondément croyante ? »). En cela, nous nous sentons très proche d’elle, embarqués dans un exigeant cheminement intérieur en forme de partage d’une grande sincérité et dans le respect absolu des autres, en particulier de celles et ceux qui ne sont pas habités de la même foi. Elle est simultanément la théologienne, l’aumônière d’hôpital, la Directrice des Editions Labor et Fides, l’épouse (d’un mari agnostique), la mère de famille et …..l’attentive compagne qui sait habilement transmettre ses messages à tous ses lecteurs. Une femme d’expériences dont la vie lui a permis d’approfondir sa pensée et affûter ses arguments tout en restant en éveil dans un cheminement continu d’approfondissement de sa foi mise à l’épreuve de la vie. Une quête d’authenticité et de vérité dans la vie et devant Dieu, le « Parfait Inconnu », « l’Inconnaissable ».

La démarche de MMC renvoie à la problématique de la transmission en matière de foi. Comment vivre sa foi et en parler autour de soi, à ses enfants en particulier mais aussi plus largement dans les diverses circonstances de la vie ? Comment être légitime, crédible, cohérent, respectueux et compris des autres ? MMC nous place notamment au cœur de sa famille et nous montre qu’elle-même n’a pas été très active (par excès de prudence confie-t-elle) pour parler de sa foi spontanément à ses enfants au sein de la vie familiale. La question que lui pose son fils (qui a 20 ans) lui révèle qu’elle n’a pas fait (ou incomplètement) ce que l’écriture de son livre vient finalement combler. À défaut de transmettre la foi à proprement parlé, transmettre ce qui, chez soi, fonde sa croyance et impacte sa vie personnelle et ses relations aux autres.

MMC se déclare angoissée, comme peuvent l’être beaucoup d’entre nous, et déclare sans ambages que croire ne change rien à cela. Et la foi ne lui est « pas tombée dessus comme une épiphanie ». Entre croire ou ne pas croire, il convient pour elle de choisir, il s’agit d’une option à prendre. MMC a ressenti assez tôt le besoin de faire un choix et ce qui l’a guidée n’est pas un long raisonnement sur l’existence ou non de Dieu mais « par continuité avec une foi d’enfant qui ne relevait pas tant de l’anxiolytique ou du narcotique que de l’émerveillement ». Et de résumer : « Toute la beauté du monde ne suffira pas à me consoler du mal, ni à me prémunir contre l’angoisse. Croire ne chaBéatrice Campiche 21nge rien à mes grands vertiges. Mais ce que ça change, c’est que ça dessine un après, une terre en vue dans la mer déchaînée. Ça oppose à l’enlisement la possibilité d’une déviation » p. 22.

MMC se réfère à Paul Tillich qui , selon MMC, « pose comme condition à la foi d’avoir intégré les trois angoisses ontologiques qu’il identifie comme indissociables de la vie humaine : l’angoisse de l’absurde, l’angoisse de la mort et l’angoisse de la culpabilité…….Et le fanatique qui prétend que sa foi les a terrassées est en fait lui-même terrassé par leurs formes les plus pathologiques et les plus invasives » p. 24. On devine ici l’allusion faite au fondamentalisme religieux et aux dérives sectaires et à toutes formes d’extrémisme en la matière. En d’autres termes, la foi ne supprime pas l’angoisse mais permet de l’intégrer à nos vies. MMC ajoute un clin d’œil à l’existentialisme en stipulant que pour avancer dans l’inconnu et l’incertitude de nos vies au quotidien, il faut une croyance qui n’est rien moins qu’une orientation où s’exerce notre liberté et notre responsabilité.  « La foi qui répondrait à l’angoisse serait une recette, tandis que la foi dont parle Tillich (et qui est celle de MMC) est un mouvement ».p. 23. Conclusion : croire signifie aussi ne pas être trop dupe de soi-même.

MMC voit là un bénéfice secondaire à la foi en ce sens qu’elle lui permet « …d’envisager une autre identité que celle que je joue dans la vie sociale, et même peut-être dans la vie affective » (p. 31), allusion faite aux rôles que nous jouons, consciemment ou non, dans les diverses circonstances dans lesquelles nous nous trouvons au quotidien. La foi vécue comme un rempart à l’auto-illusion, comme un moyen de ne pas être totalement dupe des rôles que nous voulons (devons ?) jouer. « Je crois que la foi est en somme la réserve naturelle qui borde le béton d’une vie bien construite, la part de solitude qui nous préserve un peu de céder aux sirènes de la séduction. Une zone tampon qui rend mon intériorité habitable. » (p. 33)

MMC dit avoir « besoin d’une réserve inviolable d’inconnaissable » qui lui fait reprendre la distinction entre foi et science, le croire et le savoir, tout en soulignant le flou qu’il peut y avoir à la frontière de ces deux registres. La science se tient « au seuil de l’inconnu » pour tenter d’en réduire le champ et d’augmenter les connaissances tandis que la foi ne s’envisage que « sous le règne de l’inconnu ». Savoir vraiment ou croire savoir ; et savoir croire « sans être dupe de ses croyances au sens de ne pas les confondre avec le savoir. Autrement dit : croire que l’on sait et ne pas savoir que l’on croît. Car alors la frontière entre croyance et connaissance telles n’est pas seulement mobile, elle est abolie. Abolition qui engendre des catastrophes en chaine telles que la radicalisation de la foi et le discrédit de la science, soit deux dangers grandissants qui menacent nos démocraties. » (p. 34-35)

Il y a des savoirs auxquels on ne veut pas croire (auquel on ne fait pas confiance), voir l’exemple du Dr. Semmelweiss dans le service d’obstétrique d’un hôpital viennois (décrit par Céline et repris par MMC), ou encore dans le cas des tenants de la théorie des « platistes » : la non reconnaissance d’une démonstration par les faits ou d’un savoir établi par l’observation de la réalité, mais une réalité qui dérange et qu’on réfute par principe ou par orgueil. À l’inverse, il existe des croyances que d’aucuns veulent ériger en savoir irréfutable alors même que, pour ce qui relève du religieux, l’on se situe dans l’inconnu voire au-delà, dans l’inconnaissable. De même, hors du champ religieux, des hypothèses ou des croyances provisoires sont parfois présentées comme des savoirs acquis, aux fins de mieux établir une autorité ou justifier d’une nouvelle réglementation (Exemple dans la gestion de la crise du COVID pour MMC). Conclusion :

  • « Mon fils, je te le dis tout de go : nous manquons de savoir-croire. » (p. 50)
  • « se savoir en train de croire pour éviter de croire savoir, reconnaître les registres et les distinguer à défaut de prôner leur étanchéité – ne pas être dupe, on y revient » (p. 61)
  • « Il n’y a d’ailleurs aucune leçon à donner à quiconque, précisément parce que la croyance est croyance, espace de liberté et d’imaginaire, et qu’elle est inoffensive tant qu’on la reconnaît pour ce qu’elle est. » (p. 61)
  • « Prendre la parole au nom d’une croyance nous met dans l’embarras, puisqu’une croyance n’est jamais en mesure de produire du commun à coup sûr, ou pour le dire autrement, de provoquer une adhésion. Croire qu’est-ce que ça change ? ça ne fait pas autorité, ça ne fait pas un monde commun. Ca crée des communautés au sein desquelles on s’exprimera tranquillement. Et pourquoi diable vouloir convaincre au-delà de ce cercle communautaire ? » (p. 62)Après un long parcours au cours duquel MMC disserte sur le croire et le savoir en montrant les pièges dans lesquels on peut tomber en s’abusant soi-même ou en égarant les autres, MMC fait une déclaration décisive qui à notre sens résume tout le fondement de sa croyance religieuse et à laquelle nous pouvons nous rattacher sans réserve. :
  • « Je crois que le monde tel qu’il m’est donné à voir n’est pas le résultat du seul enchaînement de hasards biochimiques. Sur le contenu de ma foi, je ne suis guère en mesure d’en dire plus par moi-même. Pour le pas suivant, j’épouse une tradition et m’y confie. Je crois donc aussi au sens de la confiance en la parole d’autres qui m’ont précédée » (p. 81)
  • « Cela change assurément quelque chose de croire que la vie a été désirée…….Désir de qui et pour quoi ? Cela restera toujours au fond en chantier pour moi, mais je m’en remets à la communauté à laquelle j’appartiens, qui relaye et travaille des récits qui suggèrent, qui donnent à imaginer, qui dessinent la source du désir et son intention. J’y crois à peine. J’y crois avec d’autres. » (p. 83)

Ainsi la vie n’est pas une suite de hasards, de causes et d’effets ; la vie répond à une intention, elle est désirée et la source de ce désir est à l’origine d’une tradition religieuse dans la lignée de laquelle nous pouvons nous inscrire librement et y faire communauté. MMC ajoute qu’elle s’inscrit dans la tradition protestante. Il lui plaît de dire qu’elle « croît sur parole » où « la foi se traduit aussi par fidélité ». «  Je suis donc attachée à l’épaisseur du temps qui inscrit la foi dans un vaste relais – à la condition que la foi soit respirante et se laisse encore tout à la fois engrosser et enfanter par le temps. » (p. 85)

Mais la tradition (chrétienne) dans laquelle s’inscrit MMC est la même que celle de beaucoup d’autres personnes. Or elle perçoit des lignes de fractures au sein de ce collectif, par exemple avec les chrétiens qui, à son grand étonnement, élisent un certain Donald Trump. Et d’affirmer :  « la fracture qui traverse de part en part le champ religieux aujourd’hui ne séparent pas les différentes confessions, mais toutes confessions confondues, les croyants capables d’altérité, et ceux qui en sont incapables et qui font de leur croyance des « forteresses de certitude » . Si savoir croire revient à savoir douter, c’est parce que le doute préserve à la fois le principe même de la croyance (s’il n’y a plus de doute, il n’y a plus rien à croire) et la relation à l’autre. » (p. 88)

Reste la question : croire qu’est-ce que ça change ? MMC répond de façon très concise : « ça empêche le désespoir. Croire empêche d’adhérer à un horizon bouché » » (p. 99). Plus loin, elle complète : « Croire ne me met à l’abri de rien, pas même de mes pires cauchemars. Mais croire m’interdit de succomber au désespoir de Job et de vouloir précipiter un retour au chaos, de désirer que rien ne soit plutôt que quelque chose » (p.100). Et de terminer par ces mots : «Et si l’incertitude t’angoisse, il est toujours permis de croire qu’elle joue dans ton camp.  Car croire. Ça change l’incertitude en opportunité. » (p. 102)

La Cène : Musée Condé

B. Quelques réflexions/questions complémentaires issues de la discussion au sein du groupe

Outre les points forts ci-dessus relevés par les membres du groupe, d’autres aspects ont été évoqués lors des échanges au sein du groupe:

Croire est une orientation/décision choisie ou fondée sur au-moins deux registres : celui de la raison et celui des émotions :

    • la raison nous dit (ou ne nous dit pas) que la vie s’inscrit dans un projet, une intention, un désir (comme le dit MMC) dont on ne connaît ni la source ni sa nature mais dont on peut raisonnablement postuler qu’elle existe et que l’on désigne par Dieu (le Créateur, le Parfait Inconnaissable).
    • Les émotions positives (la joie, l’amour,….) que peuvent susciter les relations avec nos proches et moins proches, la beauté de la nature, l’étrangeté sublime du cosmos infini, les différentes formes d’expression artistique, les découvertes scientifiques, etc débouchent possiblement sur « l’émerveillement » qui s’ouvre (ou pas) sur le sentiment du Divin.

Les rituels religieux comme manifestation de et soutien à la croyance, expression de ce qui est commun et qui relie dans une tradition donnée : l’appartenance confessionnelle des membres du groupe est différenciée et le rapport aux rites également. Chez les membres catholiques, les rituels, plus nombreux que chez les protestants, sont très importants dans l’expression de la foi partagée et pour faire communauté. Si l’on est certain que tous et toutes n’avons pas le même contenu du « croire », nous nous trouvons tous reliés, au travers de la pratique commune de rituels définis, cadrés et déroulés, tout en y logeant ou en y trouvant librement et intimement ce que nous voulons. Le rituel est un contenant parfaitement commun mais le contenu diffère en fonction de ce que chacun.e croît au fond de lui.elle-même. Il en va sûrement de même pour les protestants qui, dans le groupe, ont néanmoins exprimé une certaine réserve (partagée par les membres catholiques) face à une posture qui ferait de la pratique du rituel la principale expression de la foi, au risque de faire du religieux une scène de magie, comme si le strict respect du rituel importait plus que l’intime et authentique relation à Dieu et devait garantir l’efficacité de nos « petits arrangements » avec le Seigneur au nom d’une logique transactionnelle rétributive.

Les membres du groupe s’accordent pour reconnaître que dans le processus de transmission de la foi dans lequel ils ont été embarqués dans leur enfance, les rituels ont été vécu comme un carcan qui les a souvent distraits de l’essentiel.

  • Quel usage faire de la prière dès lors que l’on se déclare croyant au sens de MMC ? Quelle prière peut-on légitimement adresser à Dieu au-delà du « Notre Père » ? Que faire du sentiment de ne pas être exaucé ?
  • Et le Saint Esprit dans tout ça ? Quel est-il et quelle est sa place dans la vie et la foi que chacun.e confesse et pratique à sa manière?

C. Textes de Cynthia

Croire, qu’est-ce que ça change ?

– En quoi le livre de Marion Muller Collard m’a-t-il touché ?

Avant tout par la sincérité du propos, que j’ai ressentie comme un témoignage de ses propres doutes et interrogations, et de la difficulté de formuler une réponse qui aie du sens.

– Avec quels mots ?

Voici quelques mots de MMC que je retiens :

Le savoir-croire, que je comprends comme la somme des connaissances acquises et reçues à travers les lectures, les questionnements et les réponses des différents auteurs lus au fil du temps et qui m’ont touchée. Entre autres le lent cheminement des lectures quotidiennes de la Bible (AT et NT) au quotidien. MMC définit aussi le savoir-croire comme la frontière entre la croyance et la connaissance, entre le connu et l’inconnu. Pour ma part, j’ai besoin de croire en ce que je connais : en l’amitié si généreuse, en l’amour qui est un vrai défi et qui exige courage et persévérance et un sens profond de la liberté des uns et des autres. Le savoir-croire révèle l’importance de la confiance dans les savoirs existants, et de la confiance tout court. J’ai beaucoup aimé la citation « La confiance sans risque n’en est pas une, c’est un placement » (G. Haldas).

La confiance. J’ai reçu la confiance, c’est un cadeau immense, une grâce ! Je m’interroge toutefois sur le risque d’être déçue dans ma foi (par ma foi ?), de réaliser que ce que je crois n’est au fond que ce que j’ai appris, ce qu’on m’a transmis, ce qui vient de la tradition, et plus difficile, ce qui m’arrange, comme une sorte de garantie de me sentir à ma place dans la vie… Ce serait terrible de perdre la confiance dans la vie, je me sentirais perdue, je serais nulle.

La décision de croire : est-ce que j’ai rencontré Dieu ? Sûrement, puisque je me mets à Son écoute : Il me parle de toutes sortes de manières, des plus simples (la présence de mes enfants, la nature si belle) aux plus complexes (la paix qui reste possible dans les plus grands conflits). J’ai parfois l’impression d’avoir fait une dé,_Jeanne_Lombard,_1934marche en décidant de croire, en préférant de toutes mes forces la foi à la non-foi. En cela je me sens différente à tant de gens de mon entourage qui ont décidé de ne pas croire. Et la relation avec les personnes qui ont décidé de croire est très importante pour moi, ces personnes me sont infiniment précieuses. Dans mon parcours de vie, j’ai choisi de me donner à elles et de les accueillir, de me mettre à leur service, avec spontanéité, et optimisme. Je trouve réconfortant de croire, mais en même temps ce n’est pas simple. Souvent je n’ai pas les mots pour dire ma foi, et je garde au fond de moi la crainte du sentiment qui est senti- « ment ». Le mensonge me fait peur et me paralyse. La foi est un sacré rempart contre cette peur.

Les interrogations de MMC me renvoient à mes propres questions, à mes doutes : est-ce que je suis à la hauteur de tous les talents reçus gratuitement ? Est-ce que je fais le nécessaire pour restituer ou transmettre au moins une partie de ces forces qui m’ont été données ? Dans mes actes ? Dans mes relations avec mon prochain ?

En conclusion, ce livre et sa question « Croire, qu’est-ce que ça change ? » m’apparaît comme un recueil de théologie abordable, qui me fait avancer : en même temps, il me rassure sur la pertinence de mes questionnements et sur la « pauvreté » de mes réponses, il m’alerte sur mes manques (en particulier mon ignorance dans le domaine de la théologie). Mais surtout il me révèle la valeur de ma foi, je dirais même l’ardeur de ma foi. Les passages où elle parle de sa pudeur maternelle dans le dialogue avec son/ses fils me touchent profondément. J’aimerais beaucoup approfondir cette « chasteté ».

Je suis heureuse de faire ce chemin avec vous, chers amis.

Texte 2 de Cynthia

La lecture de ce livre me révèle la valeur de ma foi, je dirais même l’ardeur de ma foi. Les passages où MMC parle de sa pudeur maternelle dans le dialogue avec son/ses fils me touchent profondément. J’aimerais beaucoup approfondir cette « chasteté ». Apprendre à dialoguer.

Je vais plus loin avec un témoignage. Un jour, il y a 15 ans maintenant, mon fils de 30 ans m’a annoncé qu’il partait au couvent, à la suite du Christ. Que ressent une mère lorsque son fils lui fait comprendre qu’il est animé d’une foi profonde, puissante, inébranlable ? Comment se faisait-il qu’il prenne un chemin si radical ? J’ai d’abord pensé que c’était une rupture, un éloignement, un abandon.

J’étais inquiète. Et je me suis montrée incrédule. Puis, au bout d’un an, quand je l’ai vu bien dans sa peau et profondément engagé dans son chemin, son choix m’est peu à peu devenu acceptable. Lorsque je lui ai dit : « Maintenant, je respecte ton choix » il m’a répondu avec une certaine sévérité : « Maman, ce n’est pas un choix, c’est un appel. Un appel auquel j’ai répondu oui. »

Ce « oui » a profondément bouleversé ma vie, celle de notre famille, celle de mes proches. Nous nous sommes interrogés sur notre propre foi, sur notre capacité à accepter cette situation. Nous sommes tous souvent allés au couvent à la rencontre de mon fils, entre-temps il est devenu moine et prêtre. Nous nous sommes efforcés d’accepter sa nouvelle famille : son « Père » et ses « Frères » en religion.

Ce qui paraissait impossible est devenu possible avec le secours de la prière : c’est même devenu assez agréable quand j’ai commencé à les aimer.

Aujourd’hui et depuis lors, je prie beaucoup. J’ai fait un acte de foi. Je fais confiance en mon fils. J’ai choisi de faire confiance en Dieu, et je crois que Dieu lui veut du Bien.

D. Texte de Christophe

Ce qui m’a touché dans le livre « Croire – qu’est-ce que ça change ? »

Ce qui m’a d’abord touché dans le livre de MMC est que l’autrice parle d’une situation de vie concrète et parle d’elle-même et de ses proches. Cela me semble une bonne façon d’aborder les questions de la foi, car la foi est toujours, à mes yeux, la réponse à une situation concrète de vie. La question de savoir si l’on croit ou pas, et – si l’on croit – comment et à quoi l’on croit, dépend toujours de notre biographie et de notre moment de vie. C’est dire aussi que la foi n’est jamais donné une fois pour toute, mais qu’elle se transforme sans cesse.

MMC est apparemment entourée d’un mari et d’un fils qui ne se voient pas comme croyants, tout en étant – je me l’imagine du moins – ouverts au dialogue, et son livre s’adresse d’abord à des « non-croyants » (whatever that means…), respectivement à des personnes qui cherchent des réponses à leur questions plutôt dans les sciences. Cela rend ce petit livre particulièrement stimulant et intéressant pour des lecteurs qui, comme beaucoup parmi nous, sont entourés en grande partie de « non-croyants ».

Ce qui me touche et me ravit chez MMC est le respect pour la position du « non-croyant », son souci d’éviter toute arrogance, qu’on trouve parfois chez des chrétiens, cette arrogance de « celui qui a trouvé » par rapport à « celui qui n’a pas trouvé », qui cherche encore ou qui ne cherche pas. Il me semble que c’est la bonne attitude à avoir. Car si l’on est persuadé, comme MMC (et je la suis entièrement sur ce point aussi), que « croire est un pari » – on pourrait dire aussi : « croire est un parti pris » – , on ne peut qu’accepter que ne pas croire est également un pari, un pari défendable, respectable, à condition bien sûr que ce celui qui se décide pour le non-croire respecte le pari opposé…

Une autre chose qui frappe chez MMC est le souci d’avancer prudemment sur le terrain de la foi. On pourrait presque parler, dans son cas, d’une « profession de foi par la négative ». Elle dit surtout ce que la foi ne doit pas être, ne peut pas être : un remède contre l’angoisse et une science qui se mettrait à la place des sciences. On a l’impression que l’autrice préfère ne pas parler de sa foi plutôt que d’en parler mal, imprudemment, d’une façon bavarde ou rhétorique. Je partage avec elle ce souci, cette pudeur, tout en me rendant compte que le danger peut être, à force de ne pas vouloir dire n’importe quoi, qu’on finisse par ne rien dire du tout …

Je crois qu’on touche là peut-être les limites de ce beau petit livre si bien écrit, si sincère et pudique. Accepter l’inconnu, l’inconnaissance, l’inconnaissable : oui oui et encore oui ! Cela nous vaccine contre le vite-dit, contre une foi trop facilement récupérable politiquement, trop présomptueuse ou trop encline à se pervertir en recettes de vie.

Mais il y a un mais, et c’est pourquoi je peux comprendre que ce livre peut laisser le lecteur (et bien sûr la lectrice) sur sa faim. Car malgré tout, le croyant chrétien ne fait pas que « croire » en général, il croit à quelque « chose » de précis et de concret – ou plutôt : à quelqu’Un de précis, un homme en chair et en os (« incarnatus ») : Jésus de Nazareth. Et le Christ nous a dit des choses précises sur « comment croire » et plus encore : sur comment vivre. Ce qu’il nous a dit, il y a 2000 ans, est parfois obscur, parfois difficile à comprendre : d’où l’importance de l’exégèse et de l’herméneutique et de la discussion sans fin entre chrétiens. Mais il nous a donné un « programme commun » clair et précis. Paul l’a résumé en trois mots : Foi, Espérance et en dessus de tout : Amour.

E. Texte de Pierre-André

Quelques réflexions personnelles à la lecture de ce texte, et en complément à la discussion du groupe.

A propos d’émerveillement (p.21)

Ce mot m’a frappé dans ce chapitre. L’émerveillement a fait partie de ma foi d’enfant, puis d’adulte.

Une des premières chansons de Brel, s’intitulait : « dites, si c’était vrai… » Elle m’avait touché comme adolescent. « Si c’était vrai tout cela,… sûrement, je dirais oui,… parce que c’est tellement beau tout cela….quand on croit que c’est vrai. »

Ce merveilleux de la vie avec Dieu, cette vie partagée avec les hommes et les femmes de son temps, avec les « petits « de la société, ses paroles appelant à l’amour, ce lien privilégié avec Dieu, cette façon de parler de lui, tout cela m’a ensuite été transmis durant toute ma vie, par la musique, la musique chorale en particulier : et là aussi : émerveillement.

Ce lien avec Dieu, par la musique, et par des mots, il est transmis dans la confiance, dans la profondeur, dans l’intensité. Il peut être entendu comme allant au-delà de la mort.

Donc croire, change beaucoup dans la vision de la vie dans son ensemble, en y incluant la mort.

A propos de liberté et de responsabilité, et de solitude

Dans ma vision de la foi, il y a toujours eu, incluse, la vision de la justice parmi les humains, les femmes et les hommes, les fragiles et les puissants, celles et ceux du Sud, et celles et ceux du Nord, etc. J’aime que la foi soit comprise comme un mouvement dans lequel je me suis senti appelé, et dans lequel je suis entré, en toute liberté. Et j’y ai joué sur ce terrain qui est celui de notre responsabilité humaine, à chacune et à chacun, à la fois à un niveau individuel et collectif.

Mais cela veut aussi dire, faire l’expérience de la solitude dans la vie et dans la foi, parce que les choix que nous faisons, concernent bien le sens profond que comme croyants nous donnons aux relations humaines, et aux engagements de vie que nous prenons ; et dans ces choix, nous faisons l’expérience de l’incertitude.

Croire, change donc l’enjeu que nous mettons dans les actes de nos vies, parce que nous ne voulons pas banaliser nos vies, ni celles des autres autour de nous.

« J’épouse une tradition et je m’y confie ».

Cette tradition, dans la perspective protestante (et catholique), se rattache à un texte, avec l’Ancien et le Nouveau Testament. Selon les périodes de ma vie, ce texte m’a intéressé, attiré, intrigué, passionné, et j’ai aimé apprendre l’hébreu et le grec pour mieux le comprendre. A d’autres périodes, il a été lettre morte, tradition, langage fermé et codifié, accaparé par les religieux…et ceux qui ont réussi à mettre ensemble le pouvoir politique et le pouvoir religieux.

Et en même temps, au cours de ma vie, je me suis retrouvé en divers lieux de la terre, avec des chrétiens de confessions multiples, à lire et méditer la Bible, à prier (là aussi sur des modes multiples), et comme beaucoup de chrétiens, j’ai fait l’expérience de la communauté chrétienne multiple, réunie autour de la Bible ou de l’Eucharistie, y retrouvant une tradition qui m’a précédé depuis plus de deux mille ans ; Et cela dans des situations multiples, sur des continents différents, dans des situations économiques de pauvreté, dans des situations d’écrasement ou de pertes de liberté, mais où le partage de la foi était un appel à se mettre ensemble pour continuer de vivre, et d’espérer.

Ce partage changeait quelque chose, parce que nous mettions ensemble nos espérances et nos forces, parce que nous y donnions une dimension à l’échelle des humains du monde entier, que nous pouvions nous rattacher à un mouvement qui nous faisait regarder en arrière jusqu’au personnage du Christ et nous unissait à lui et à Dieu.

Trouvez-vous que cela change quelque chose ?

06.10.2025

Albert Schweitzer à Lambaréné