QUELLES VISIONS DE LA CRÉATION ET DE L’ÊTRE HUMAIN ?

L’homme, l’univers, Dieu.e

Cf. Charlotte Luyckx et Michel Maxime Egger, GAÏA ET DIEUE.E. Un écoféminisme chrétien est possible. Editions de l’Atelier, Paris, 2025 (Chap. IV, pp. 179-225

QUELLES VISIONS DE LA CRÉATION ET DE L’ÊTRE HUMAIN ?

Le point de départ des théologiennes écoféministes est leur opposition à la domination masculine, rationnelle, abstraite, qui s’exerce à la fois sur les femmes et sur la nature ; cet autoritarisme induit un dualisme préjudiciable entre Dieu et le monde, la vie et la matière, le corps et l’esprit. Ces pionnières proposent de nouvelles visions du cosmos, de la création, un rééquilibrage de la transcendance et de l’immanence divines, impliquant une nouvelle anthropologie.

Repenser la transcendance et l’immanence (2000)

Rosemary Radford Ruether (1936-2022), catholique, militante des droits humains, a professé dans plusieurs grandes universités, dont Harvard et Londres. Elle observe que dès la Genèse, la femme est censée être soumise à l’autorité de l’homme et la tradition lui accorde le salut dans la mesure où elle accepte de souffrir et d’obéir. Dieu lui-même apparaît comme une intelligence mâle, située hors du monde. Il s’agit de rééquilibrer cette forme de transcendance, schéma patriarcal projeté sur Dieu. Dieu est bien plutôt le « fondement de l’être » (Tillich), sa matrice, puissance et source de vie, se manifestant autour, au-dessous, dans et au travers de tout. Transcendance et immanence, loin de symboliser, d’un côté l’esprit masculin, de l’autre une matière et un corps féminin, doivent être maintenues ensemble. Dieu n’est pas à chercher en haut, sur le trône du pouvoir, mais en bas, dans ce qui nourrit la vie. Ainsi seulement, source de vie, peut-il être vraiment libérateur !

Cette conception, jugée immanente par certains, a une visée plutôt holistique : elle s’oppose à une théologie de type barthien, entraînant la rupture entre la nature et l’histoire, la création et la rédemption, le corps et l’esprit. La destinée de l’homme est vraiment terrestre, sa vocation est de célébrer plus que de gouverner ; sa spiritualité est faite de respect et de limitation, son éthique de soutien actif de la vie.

Les auteures que je vais présenter maintenant précisent qu’elles nous offrent une « vision » des choses, des « métaphores », ou un jeu d’images, plutôt qu’une explication rigoureuse et définitive.

La Trinité revisitée (1971)

Ivone Gebara (1944), théologienne brésilienne, chanoinesse de St-Augustin, qui a travaillé avec Helder Câmara à l’ITER (Institut théologique de Récife) veut décongestionner la Trinité, « ce trimoteur qui tourne au-dessus de nos têtes», comme disait un ancien professeur de théologie de Lausanne. La Trinité, qui apparaît en effet comme un absolu indépendant de nous, formé de ses trois entités fixes, doit être décodée. Elle est en réalité un Mystère fondamental, source de vie, origine et demeure commune, qui nous enveloppe et auquel nous participons. Si l’« l’univers est une manifestation énergétique unique et variée de matière, d’intelligence et de vie », selon une définition du physicien Brian Swimme, on peut dire que le Cosmos même a une structure trinitaire, en ce qu’elle y organise la vie, articule multiplicité et unité en un mouvement de création continue.

La Trinité est également présente sur Terre, de par les combinaisons, accouplements et adaptations, par l’entier du processus vital qui y règne. La Trinité explique aussi qu’il y ait de la diversité et de l’interdépendance entre les races, les langues, les coutumes des peuples, en dépit du racisme, de la violence et du machisme. Elle règle les relations humaines, instaurant l’interaction JE-TU et tout le mystère des rencontres. Enfin, la Trinité est présente en chaque personne, présidant le concours des diversités qui nous constituent.

Pour exprimer la métaphore de la « relationnalité », par laquelle Dieu pénètre et croise toute autre réalité, Ivone Gebara a inventé un autre concept, la « zôè-diversité » de Dieu, en quelque sorte la fonction terrestre de la Trinité. Elle représente le mystère vital dans toute sa richesse, en nous et au-delà de nous. Elle enjoint chacun de nous à suivre le chemin de Jésus, à devenir, comme lui, une source de vie et de salut pour chacune et chacun, selon sa situation et sa culture.

Le monde comme corps de Dieu (1987)

Le cosmos comme corps de Dieu…

Sallie Mc Fague (1933-2019), protestante, qui a enseigné dans la Vanderbilt Divinity School de Vancouver et l’a dirigée, propose de tester la métaphore du monde comme « corps de Dieu ». Cette métaphore n’est pas plus bête que celle du Royaume, écrit-elle, cette anticipation de la fin si difficile à situer, en nous, au-dessus et en-avant de nous… Le Royaume peut sembler trop lointain, alors que le « corps de Dieu » serait trop proche ! Cette métaphore, qui lie entre eux Dieu et le monde à la façon des théologiens du Process, nous permet de parler de l’action de Dieu dans l’histoire et dans la nature de manière non-extérieure, non-interventionniste, et donc non-dualiste.

La métaphore du monde comme corps de Dieu est panthéiste, selon la définition de Tillich : « Le panthéisme est la doctrine selon laquelle Dieu est la substance ou l’essence de toutes choses, et pas l’affirmation insensée selon laquelle Dieu est la totalité de toutes choses » (ce qui correspondrait à la doctrine de Spinoza). Ici, Dieu ne se réduit pas au monde, mais il est vrai que la métaphore met Dieu en danger. Dans et par son corps, Dieu est vulnérable, il risque de souffrir avec et pour le monde. L’avantage de cette image est de nous permettre de saisir comment Dieu peut avoir une compréhension intérieure, directe du monde, car tout est lié à lui. Il ne domine plus le monde comme un monarque, n’intervient plus de l’extérieur comme un deus ex machina, mais son action consiste à prendre soin, comme on le fait de son propre corps ; son action est un care, à la fois physique et historico-culturel. Dieu aime son corps, tous les corps. Cette vision, qui confirme le continuum corps-esprit, vient donc contredire la tradition dualiste.

Les deux dernières contributions de ce chapitre sont moins originales. Virginie Mollenkott (1936-2021), protestante, énumère les très nombreux éléments naturels (lumière, eau, vent, pierre, etc) qui, dans la Bible, sont mis en rapport et au service de Dieu, constituant un « Milieu divin » qui s’étend profondément, sur terre autant qu’au ciel.

Catherine Keller (1953) professeure à l’Université Drew dans le NewJersey, vitupère contre la croyance apocalyptique en la fin prochaine du monde, qui agit de manière démobilisatrice pour l’écologie et le respect des droits sociaux. Une vraie espérance eschatologique, au contraire, incite à ne pas gaspiller, mais à valoriser le temps qui nous est donné; selon une dynamique semblable à celle du Process, elle nous engage à veiller, à dénoncer les injustices, à recréer un monde « écocentrique« .

Conclusions

Les auteures qui ont été présentées visent toutes à casser les hiérarchies qui s’appuient sur la suprématie masculine et à faire partager l’être divin avec le monde, la nature et les corps. Transcendance et immanence s’impliquent et se conjuguent au lieu de s’opposer. La Présence de Dieu s’étend à toute la création et l’on se rapproche d’un panthéisme ou d’un panenthéisme. A l’instar de Dieu lui-même, soutien et réparateur de la vie qu’il suscite, les humains sont appelés à une éthique du soin plutôt qu’à une lutte pour le pouvoir. L’ouverture et la souplesse de la relationnalité remplacent le goût masculin de l’ordre et de la logique.

René Blanchet, 16.03.2026