DIEU AU-DELÀ DU GENRE

Préambule (Gaïa et Dieu.e, ch. II)

Les diverses contributions ( Denise Veillette, Dorothée Sölle, Rosemary Radford McFague et Celia Deane Drummond, théologiennes ancrées dans l’éco-féminisme) poursuivent l’objectif d’une théologie ET une praxis fidèles aux meilleurs aspects de la tradition chrétienne sans occulter la critique des dimensions patriarcales du christianisme. En amont de cet objectif se dessine l’impérative motivation d’affiner et affirmer la pertinence du christianisme face aux enjeux actuels, aux défis planétaires, en réactualisant la tradition chrétienne.

Théologie ET praxis…

Le ET, par opposition au OU est un marqueur essentiel de leurs convictions intimes dans leur relation au monde et leurs réflexions théologiques. Ce ET les ancre radicalement dans l’intersectionnalité. Ainsi, ces théologiennes tissent des liens avec les sciences contemporaines, l’histoire, l’anthropologie, la philosophie l’écologie, le féminisme ainsi qu’avec d’autres courants religieux. Ce ET nourrit également le binôme ” ancrage dans l’expérience (corps, vie quotidienne…) ET argumentation intellectuelle charpentée ” ou encore ”engagement spirituel ET engagement social et politique ”

Les ”images de Dieu” s’inscrivent dans un système socioculturel et politique.

Ce chapitre présente des positionnements parfois divergents, dans la poursuite cependant d’un objectif commun: réactualiser la tradition chrétienne.
Les textes, d’une créativité féconde, peuvent par leur mise en question d’un ordre théologique majoritaire, être déstabilisants. Ils nous appellent cependant à nous « laisser toucher jusque dans nos constructions mentales et nos convictions les plus intimes » (Ivone Gebara).

Dieu au-delà du genre ? Contribution au chapitre deux

L’introduction à ce chapitre (Luycks et Egger) précise que « l’écoféminisme spirituel met en question la représentation transcendante et masculine de Dieu-e, identifiée comme une source significative des dominations conjointes de la nature et des femmes ».
En psychologie sociale, les représentations, sont des grilles de lecture partagées par un groupe, qui façonnent sa réalité commune et contribuent à guider ses comportements face à un objet social donné. Elles nous habitent toutes et tous, nous aidant entre autres à construire du sens à notre environnement.

Le concept de représentation, dans l’objet qui nous occupe, c’est, humoristiquement présenté, l’histoire d’un théologien, particulièrement méritant qui obtient, en primeur, le droit de jeter un regard dans la béatitude céleste. Lorsqu’il en revient, il est blême et troublé. Ses amis le pressent de leur décrire Dieu. Ce visiteur du ciel chuchote, abasourdi : « Elle est noire ! »

Les théologiennes écoféministes affirment que la représentation de Dieu comme Père est androcentrique et réductrice, Dieu·e étant au-delà du genre. A leurs yeux, ce modèle réduit Dieu à un monarque qui règne d’en-haut sur la création, désacralisant celle-ci, la ramenant à un potentiel objet de consommation, modèle « croissanciste, productiviste, consumériste » (Egger). Elles postulent la nécessité de réinventer des relations harmonieuses entre la création et les hommes, de reconnaître et de valoriser la force vitale qui anime la nature.

Denise Veillette, “ Dieu, mère de la Terre ”

Cette contribution souligne l’importance du langage métaphorique pour entrer dans l’approche de Dieu et observe que, si la métaphore parentale est utilisée de longue date, un seul parent est associé à Dieu : le père, la métaphore maternelle étant cependant utilisée en relation avec l’Église, par exemple ” l’Église est la mère des hommes ”…
Une Dieue ? Il ne s’agit bien évidemment pas de féminiser cet·te inconnaissable mais de ” découvrir les valeurs particulières (et spécifiques, ndlr) que recèle l’image d’un Dieu féminin ”.

La réflexion de Denise Veillette déclinent plusieurs pistes prometteuses…
• Une Dieue mère qui est matrice de toute chose, donc ni matière, ni esprit, dans une perspective dynamique, d’où la nécessité d’établir une relation Dieu/monde, ne reléguant pas Dieu dans les cieux ; matrice dont jaillirait toute vie – humains, animaux, plantes –
• Une Dieue mère qui inclurait des symboles de vie associés à la féminité : conception, gestation, naissance
• Une Dieue qui serait liée à l’entretien de la Vie
• Une Dieue qui réconcilierait les dualités spirituel/charnel, corps/esprit.

Dorothée Sölle, ” Recherche féministe des noms de Dieu ”

Pour cette théologienne, masculiniser le nom de Dieu, c’est penser de manière trop étroite, invisibiliser la moitié de l’humanité et emprisonner Dieu dans une idéologie religieuse au service de la domination. Elle illustre son propos d’une citation d’un des Pères de l’église, Jérôme, IVe siècle : « Tant que la femme vit pour l’enfantement et les enfants, il y a entre elle et l’homme la même différence qu’entre le corps et l’âme ; cependant, si elle veut servir le Christ plus que le monde, elle cessera d’être une femme et sera appelée “homme“, parce que nous voulons que tous soient élevés à la perfection de l’homme ».

Cette auteure comprend le divin en termes de relation harmonieuse et dynamique entre des contraires. On retrouve comme chez Veillette les notions de dynamisme, de jaillissement. Mouvement, fluidité entre les contraires « puissant et impuissant, présent et caché, souffrant et consolant, mère et père, punisseur et sauveur » qui s’opposent à des termes langagiers immuables parlant, selon elle plus de projections masculines que de Dieu. Elle mentionne ainsi par exemple l’expression “ le tout-puissant ” qu’elle n’associe pas au divin. A trente ans d’intervalle, le quotidien ”Le Temps ”faisait récemment allusion au secrétaire à la Défense (de la Guerre, comme il se nomme) s’adressant aux soldats américains lors de l’attaque de l’Iran: « Nous ne sommes plus des défenseurs, nous sommes des guerriers. Soyez concentrés, disciplinés, mortels et inébranlables. Que Dieu tout-puissant soit avec vous ! »

Elle oppose une théologie masculine abstraite détachée de la pratique et de l’expérience à une théologie féministe, née de « l’expérience de la blessure » qui conscientisée, permet d’initier des démarches de changement dans une perspective de cohérence entre le dire et le faire – une prédication sur Joseph et Marie sans s’interroger sur les sans-abris dans son environnement par exemple…
– La pertinence de ses propos me renvoie aux fins des années 70, lorsqu’à l’Université étaient validés des séminaires autour de “Vie de femmes et rôles dans le couple”. Implications personnelles, analyses psy et sociologique. J’en garde un souvenir très marquant : s’appuyer sur le quotidien, sur le ”rien”, élaborer et changer…

C’est à un virage à 180 degrés qu’invite Dorothée Sölle « Ils ont enfermé Dieu dans la Bible et la liturgie, au lieu d’utiliser la Bible et la liturgie pour comprendre notre vie quotidienne »

 

Rosemary Radford Ruether, extrait de ”La tradition biblique au-delà du patriarcat ”

Une pionnière de l’écoféminisme : Rosemary Radford Ruether

Dans cette contribution, Rosemary Radford Ruether se positionne dans l’axe de réappropriation du corpus biblique, revisité de manière à intégrer des approches plus inclusives. Elle développe plus précisément deux de quatre éléments critiques de la théologie biblique, susceptibles d’être enrichis par des théologiennes féministes : d’une part, l’interdiction de l’idolâtrie et d’autre part, pour nommer Dieu, la fonction propre des analogies. Dans la tradition israélite, aucune représentation de Dieu, qu’elle soit verbale ou picturale, n’est autorisée, puisqu’Il est au-delà de tout. Lorsque dans l’art, Dieu est représenté comme un humain, c’est un illégitime anthropomorphisme ; lorsque, de plus, Dieu est un homme blanc, vêtu des attributs de la puissance, c’est de l’idolâtrie aux yeux de l’auteur qui s’appuie sur Ex 3, 14 ”Je suis et je serai” pour nourrir son point de vue.
S’appuyant sur la théologie apophatique – Dieu n’est ni… ni…-, elle souligne la différence entre Dieu et les analogies qui le décrivent. « Dieu est à la fois masculin et féminin mais en même temps il n’est ni masculin ni féminin. » Elle insiste sur la nécessité de s’’appuyer sur un langage inclusif, utilisant également des métaphores féminines. Elle illustre son propos par l’analyse de quelques paraboles (celles Marthe et Marie, du grain de moutarde et du levain) dans lesquelles les images des hommes et des femmes ne sont pas hiérarchisées.

Contrairement à plusieurs de ses consoeurs, cette théologienne remet en question la métaphore parentale (père/mère) pour désigner la divinité.. En effet, à ses yeux, celle-ci risque de véhiculer la représentation d’une relation parent/enfant permanente et de réduire potentiellement Dieu· à un parent névrosé opposé à l’autonomie et l’affirmation de soi de son enfant. Elle privilégierait celle de créateur/créatrice qui ne véhicule pas le risque « d’infantilisme spirituel ».

Rosemary Radford Ruether, extraits de ”Le féminin dans le christianisme primitif ”

Je ne possède pas suffisamment de clés pour analyser ce texte foisonnant ce d’autant plus qu’il s’agit de plusieurs extraits choisis et introduits par Luycks et Egger. Je soulignerais cependant que l’accès à l’écriture et à l’enseignement des mystiques médiévales dans leurs communautés a été une possibilité de diffuser leurs idées visionnaires, spirituellement très en décalage avec celles du pouvoir clérical institutionnel. L’une de ces mystiques, Marguerite Porete, l’a payé de sa vie et a péri sur le bûcher pour avoir écrit un livre jugé hérétique par l’Église. (Visionner à ce sujet, un des épisodes de l’émission ”Quand l’histoire fait date, d’ARTE” : https://www.arteradio.com/son/1er-juin-1310-marguerite-porete-au-bucher. qui contextualise l’environnement dans lequel évoluaient les mystiques médiévales… Un tout autre contexte que celui des écoféministes chrétiennes !)

Sallie Mc Fague, ”Dieu comme mère”

Cette auteure précise l’importance de la métaphore ”Dieu comme mère”, afin, entre autres, d’équilibrer le modèle Dieu père. Elle souligne cependant que Dieu transcende les catégories masculin/féminin et met en évidence la puissance de l’imaginaire en lien avec la naissance, convoquant les symboles liés à la Vie (sang, eau, souffle, sexe, nourriture) et à sa transmission. Dieu·e en tant que mère serait associée au commencement de la Vie et à son épanouissement par le soin. Cette métaphore de Dieu-mère serait à même de pouvoir «exprimer l’interdépendance et l’interrelation de toute vie avec sa source ».
Cette approche permet donc à la théologienne de proposer un imaginaire qui suggère un lien plus intime entre le créateur/la créatrice et la création, modèle qui s’éloigne d’un monde créé ex-nihilo par un Dieu ”d’en-haut”, distant de sa création.

Mars 2026/ Claudine Pont